La louange : comment s’accorder ?


Introduction

Il n’est pas rare de voir des tensions se cristalliser autour de la louange dans l’Église. Tout comme d’autres aspects des convictions et des pratiques chrétiennes supposés affirmer, ou exprimer, l’unité (par exemple, les dons spirituels dans 1 Corinthiens 12, dans un chapitre qui met en avant l’unité de l’Église), la louange peut, en effet, paradoxalement diviser.

Il faut dire que la louange, au sens où on l’entend ici, est un élément du culte. Or le culte est au cœur de la vie de l’Église. Et donc toucher au culte, le modifier, y introduire des choses nouvelles, demander l’avis des participants, n’est pas anodin et peut provoquer de vives réactions, parfois même très vives.

Le culte chrétien met en tension différents éléments qui sont à l’origine des conflits que peut susciter la louange. Après les avoir présentés, il faudra se demander comment les aborder.

Des conceptions différentes du culte

Si l’on considère que la louange est une partie du culte, alors sa présence dans le culte et la place qu’on lui donne soulèvent inévitablement la question du sens du culte. Que faisons-nous lorsque nous nous rassemblons ? Différentes conceptions sont en présence. Elles ne sont pas le plus souvent explicites mais sous-jacentes et expliquent la raison (ou la raison principale) pour laquelle les personnes viennent au culte.

Le culte est-il le « prêche », la « prière », la « louange », le « sabbat », pour citer des intitulés parfois utilisés à la place du mot « culte » à telle ou telle période de l’Histoire ou dans telle ou telle culture ? Certains, de toute évidence, viennent au culte avant tout pour recevoir un enseignement, d’autres y viennent pour un contact particulier avec Dieu qui passe par la prière, d’autres y viennent surtout pour la louange musicale, d’autres encore pour un temps sabbatique de repos dans la présence de Dieu. La liste n’est pas exhaustive (on pourrait ajouter la communion fraternelle), et chaque catégorie ne rend compte que partiellement des motivations des chrétiens.

Il est donc intéressant, dans les discussions, de se demander ce qu’est le culte. Plutôt que de donner raison aux uns contre les autres, on pourra apaiser les débats et les rendre constructifs en montrant que le culte possède toutes ces dimensions. Rappeler aux uns (car ils le savent probablement déjà un peu) que le culte est aussi nécessairement un temps d’enseignement, rappeler aux autres que la louange est une constante des cultes chrétiens de l’Histoire : cela permettra peut-être aux croyants d’avis divergents de se regarder différemment et plus positivement.

Mais dire que tout le monde a raison peut sembler être une façon quelque peu facile de s’en sortir… En effet, dans un second temps, personne n’est obligé de s’en tenir à cette « égalité ». On peut donner à chaque dimension la place qui lui revient :

  • L’enseignement : le culte doit répondre dans sa totalité au critère d’édification ; que tout ce qui soit dit et fait le soit pour la construction et la mise en mouvement de la foi des individus et de l’Église. L’enseignement (l’annonce de la Parole) a, certes, ses temps particuliers, comme la prédication, mais il ne s’y limite pas.
  • La louange : avant d’être une liste de chants, la louange est l’état d’esprit du culte chrétien. On la retrouve dans les prières, dans le temps de la Cène, dans l’offrande, et bien sûr dans la lecture de la Bible (merci Seigneur pour ta Parole !).
  • Le sabbat : le culte chrétien n’est pas la simple transposition néotestamentaire du sabbat de l’Ancien Testament, mais il se saisit de l’esprit du sabbat et permet aux croyants rassemblés de le vivre. Le culte est donc aussi un temps de pause, par rapport au reste des activités de la vie, un temps de ressourcement, par la Parole, la louange, la communion fraternelle, etc.

Plutôt que de laisser différentes conceptions du culte s’affronter, on peut mettre en lumière ces diverses dimensions, suggérer aux chrétiens de se les approprier, et les inviter à vivre le culte comme un temps riche, varié, qui touche à plusieurs orientations essentielles de la vie de l’Église.

Des conceptions différentes de la louange

Mais si l’on zoome maintenant sur la louange, le débat reprend. Car au sein même de la catégorie de la « louange », ce sont différentes conceptions qui sont en présence. Elles n’ont pas toutes la même force, certaines sont mieux représentées que d’autres, mais elles s’expriment.

Qu’est-ce que la louange, finalement ? Et quels sont ses meilleurs modes d’expression ? La caricature est facile :

  • Les pro louange musicale croient que la louange passe nécessairement par la musique et le chant. Peu formés en mathématiques, ils s’en tiennent à l’équation : louange = chant/musique. Pour eux, la musique devrait occuper la place principale dans le culte et même la prédication devrait être dite sur un fond musical. Les lectures bibliques ne sont pas nécessaires, le chant suffit à motiver et à entraîner l’assemblée.
  • Les classiques croient que la composition chrétienne s’est arrêtée à la fin du 19 e siècle, comme si l’Esprit du Grand compositeur avait quitté l’Église. Ils estiment que chaque chrétien devrait venir au culte avec son dictionnaire pour comprendre les prises de parole sophistiquées qui s’imposent. Pour eux, c’est dans le silence ou dans le raisonnement que Dieu parle ; et c’est par des cantiques qui ont passé l’épreuve des siècles qu’on lui répond.
  • Les spontanéistes croient que toute expression cultuelle doit venir directement du cœur. Pour eux, il suffit de prendre l’air inspiré pour que l’évidence se change en parole de l’Éternel. Les chants, contrairement à ce que laisse penser la double barre finale, ne se terminent pas au bas de la page, mais doivent nécessairement se prolonger par des lalala ou des alléluias. Pour eux, la prière spontanée est l’ultime pratique chrétienne : si l’apôtre Paul priait spontanément, disent-ils, qu’avons-nous besoin de faire autrement ? En fait, ils pensent qu’ils sont tous seuls devant Dieu…
  • Les activistes estiment que le culte n’est qu’un mauvais moment à passer, dont l’essentiel tient dans les annonces, car elles parlent de ce qui compte : ce qu’on va faire dans la semaine. Pour eux, passer une heure à chanter chaque semaine est une perte de temps. Oublierait-on qu’il y a, pendant ce temps, des projets qui n’avancent pas, des affamés qui ne sont pas nourris, des colis alimentaires qui ne se remplissent pas, des travaux qui sont au point mort ? En plus, ils n’aiment pas chanter…

Certes, les clichés peuvent parfois aider à réfléchir sur soi (et peut-être sur les autres), à condition qu’ils ne soient pas trop péjoratifs ou méprisants. Certes, chaque cliché pourrait trouver ici ou là quelques fondements… Mais les personnes qui incarneraient parfaitement chaque catégorie sont plutôt rares. Et surtout, à regarder l’autre ainsi, il n’est pas étonnant qu’il y ait débat, même de manière très vive et que ces débats n’aboutissent à rien, ou pire tournent en rond, puisque les points de départ sont des caricatures.

Pour qu’un dialogue soit utile, il ne faut pas dialoguer avec tous les défauts rassemblés de tous ceux qui représentent la position adverse, mais prendre en compte aussi – même si c’est de manière réaliste – le meilleur de l’autre position.

La réalité est différente de la caricature, ce qui n’empêche pas qu’il y ait des discussions vives et parfois légitimes :

  • Les pro louange musicale savent très bien que l’équation louange = musique ne tient pas. Et s’ils ne le savent pas, c’est inquiétant pour eux. Les grands de la louange ont depuis longtemps fait leur mea culpa à ce sujet, affirmant très clairement « qu’un chant ne suffit pas ». Mais ils croient que la musique est bien présente dans la Bible, et qu’elle l’est aussi dans la culture d’aujourd’hui ; et donc qu’elle est un excellent vecteur de l’expression de la foi. Ils considèrent que le chant, prière collective par excellence, est porteur de dynamisme, qu’il peut parler aussi à des personnes extérieures à l’Église, et qu’il doit parler le « langage » moderne, d’où les styles musicaux majoritairement choisis.
  • Les classiques s’inquiètent de la perte de rapport à l’Histoire. Ils se demandent pourquoi seul le présent compte. Ils croient que l’Église grandit en qualité si elle s’approprie la Parole de Dieu et se demandent comment elle peut le faire aujourd’hui, si elle ne donne pas suffisamment de place à la lecture et à la prédication de la Bible estiment que le culte ne peut être limité à deux temps : louange et prédication, car il y a d’autres moments qui peuvent façonner la foi des croyants. Ils pensent aussi que si tous les chants s’adressent à Dieu de la même manière pour lui dire la foi et l’amour, on perd plusieurs aspects importants de ce que les chrétiens peuvent dire au Seigneur. Ils se demandent si le silence ne pourrait pas avoir une certaine place dans le culte.
  • Les spontanéistes savent bien que certaines prises de parole spontanées n’ont ni queue ni tête, qu’elles sont répétitives et maladroites. Mais ils pensent que la présence de l’Esprit de Dieu au sein de la communauté rassemblée doit se manifester par des paroles et des gestes qui n’ont pas nécessairement été programmés à l’avance. Ils estiment qu’à tout structurer, à tout écrire, à tout prévoir, on perd à la fois une part de l’inspiration et une part de la fraîcheur des rassemblements chrétiens. Ils cherchent l’authenticité et le vécu.
  • Les activistes croient que des paroles de louange, aussi enthousiastes soient-elles, sans action ne sont qu’un airain qui résonne… Ils ont entendu le message des prophètes : « Ce que je désire, ce ne sont pas des sacrifices, mais de la miséricorde ». Ils pensent que le culte doit prendre en compte la réalité du monde, qu’il doit intégrer explicitement la mission, qu’il doit nourrir le service.

Inciter les uns à chercher ce que les autres disent d’utile est une bonne démarche. Car la question du culte et de la louange est une question complexe, qui ne peut être réduite à une ou deux idées. Il pourrait alors s’avérer que certaines des propositions avancées soient complémentaires, ou qu’elles expriment deux faces d’une même réalité :

  • La louange n’est-elle pas creuse si elle ne résonne que le dimanche matin ? Mais ne serait-il pas triste que l’action chrétienne ne puisse pas, à certains moments, se changer en chants d’adoration ?
  • Le spontané n’est-il pas d’autant plus intéressant quand il s’inscrit dans un cadre structuré ? Et qui n’a jamais constaté qu’une structure liturgique fixe sans respiration peut être mortelle ?
  • Qui n’a jamais souri en chantant un cantique récent ? Qui ne s’est jamais frotté le crâne de perplexité en chantant un ancien ?

Le culte chrétien a plusieurs dimensions. Certes, à vouloir tout concilier, on risque de se mettre tout le monde à dos, mais on est parfois quand même bien obligé de faire des choix. Les diverses dimensions doivent apparaître, d’une manière ou d’une autre :

  • Histoire : le culte n’est pas qu’un instant présent ; il nous inscrit dans la lignée de tous ceux qui, avant nous (puis après nous), ont exprimé leur louange au Seigneur collectivement. Le présent y occupe la place principale, mais il n’existe que parce qu’il prend le relais d’un passé de la foi.
  • Saint-Esprit : l’Esprit de Dieu parle à la fois dans la préparation et dans l’instant du culte (et dans l’après).
  • Service : la louange n’est pas qu’un instant de la semaine ; elle est la partie visible de l’iceberg de la louange du quotidien, qui est constituée de l’action et du témoignage chrétien.

Et ce ne sont là que quelques-uns des éléments concernés.

Des goûts culturels différents

Au bout du compte, il faut quand même ajouter que les débats ne sont pas que théologiques : ce sont aussi des cultures, surtout des cultures d’Église, qui s’opposent. Elles sont parfois – mais certainement pas toujours – liées à des éléments générationnels. La louange met donc à l’épreuve la capacité des chrétiens à vivre ensemble, à la manière d’une famille spirituelle. Le plus simple serait de séparer les gens selon leurs goûts culturels, mais serait-on encore dans l’Église ? Non, il n’y a pas d’autre voie que celle du respect de l’autre. Le fameux texte de 1 Corinthiens 11 sur le voile, qui est à la fois très débattu et laissé de côté, car porteur d’une pratique jugée désuète, a en réalité un message fort : il invite les croyants à vivre les rassemblements communautaires comme un temps de vis-à-vis respectueux. Ce que dit l’apôtre Paul : « Vous n’êtes pas tous seuls ! » Et donc, tenez compte des autres. Le culte rassemble beaucoup de monde, et peut-être même plus de monde que ce que l’on peut voir, car il est spirituel. L’image du corps s’applique aussi à ce moment particulier de la vie de l’Église : une diversité d’expressions coordonnée en une unité de foi et de communion.

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