Une laïcité ou des laïcités ?

Nous le disions, la tentation est grande en France de considérer le modèle français de la laïcité – cette fameuse laïcité à la française – comme la forme la plus pure ou la plus élevée de ce principe. Pour autant, un regard plus vaste nous oblige à considérer la diversité sous laquelle la laïcité se présente aujourd’hui dans divers pays. Et, même si comparaison n’est pas raison, regarder autour de soi est toujours profitable, l’occasion de prendre un peu de hauteur quant à nos schémas et nos certitudes.

Ainsi, nous découvrons que les éléments constitutifs de la laïcité que nous avons dégagés dans le chapitre précédent, pour autant toujours bien présents dans les différents modèles, ne se combinent pas de la même manière selon les contextes, les valeurs ou les « obsessions » du temps. Le curseur des priorités ne sera pas posé au même endroit. Prenons rapidement l’exemple de la France et des États-Unis sur un fait précis.

En France, nous le verrons plus en détails dans le chapitre sur la laïcité au travail, il n’est aujourd’hui pas négociable pour les fonctionnaires de l’État de porter sur leur lieu de travail le signe de leur appartenance religieuse. Ce serait là une trahison inacceptable (et sanctionnée) du devoir de neutralité religieuse auquel ils sont astreints en tant que représentants de l’État. Ils sont en effet la figure de l’État et se doivent, en droit français, de montrer patte blanche en matière confessionnelle face aux usagers des services publics, afin de ne pas laisser penser à ceux-ci que l’État inclinerait en faveur de telle ou telle croyance. On ne badine pas avec cela, en France. La priorité, dans la conception française (actuelle) de la laïcité, est ainsi clairement donnée au principe de la neutralité de l’État qui l’emporte ici sur tout le reste et en particulier sur la liberté d’expression des agents de l’État.

À l’inverse, aux États-Unis, si le principe de neutralité de l’État demeure une valeur constitutive et essentielle du principe laïc, la valeur de liberté est tellement importante dans la culture américaine qu’il serait pour le coup absolument inconcevable de priver un citoyen, tout serviteur ou représentant de l’État qu’il soit, de la possibilité de porter sur lui le signe de sa famille religieuse. La liberté, et celle d’expression en particulier, est dans ce pays inviolable et ne saurait être sacrifiée sur l’autel d’une « raison d’État ».

Ainsi tout est affaire d’équilibre et de mise en perspective. La question est dès lors celle-ci : comment parvenons-nous à combiner les quatre fondamentaux de la laïcité (liberté, égalité, séparation et neutralité) pour nous permettre de continuer à vivre ensemble de la manière la plus respectueuse qui soit des libertés et des convictions de chacun ? Ou encore, quel est le modèle de laïcité qui nous permettrait de maximiser notre bonheur ensemble tout en permettant à chacun d’être soi et de l’exprimer ? Ceci en gardant à l’esprit que les principes de séparation et de neutralité demeurent des moyens au service de ces deux valeurs que nous chérissons ensemble, les biens que la laïcité vise : liberté de conscience et égalité entre tous les citoyens.

Dans leur livre, Laïcités sans frontières, Micheline Milot et Jean Baubérot nous aident, dans cette exploration des équilibres, en présentant un panorama des différents modèles de laïcité à travers le monde et à travers l’Histoire. À grands traits, ils en proposent six types différents que j’invite maintenant à « croquer ». Certains, vous le verrez probablement, sont plus recommandables que d’autres… Mais tous en réalité présents, à un degré ou à un autre, dans les différentes conceptions véhiculées dans le débat public en France. Il est donc utile d’en connaître les tenants et les aboutissants.

La laïcité séparatiste

Au-delà de l’attachement légitime au principe de séparation des religions et de l’État – principe inscrit, nous l’avons vu, dans l’être de la laïcité –, la laïcité de type séparatiste risque de pousser ce principe à l’excès en le constituant en valeur ultime de la laïcité. En l’absolutisant. En effet, comme l’expriment Baubérot et Milot :

« Si la laïcité de type séparatiste peut constituer un moment émancipatoire, certes radical, mais nécessaire dans certains contextes, dans d’autres elle peut devenir oppressive pour la liberté de conscience et l’égalité((Jean Baubérot et Micheline Milot, Ibid, p. 95.)) ».

Comment ? Eh bien en radicalisant la distinction entre la sphère publique et la sphère privée. La sphère privée étant comprise comme le lieu de l’intimité stricte. La sphère de nos particularités propres invitées dans ce raidissement des notions à se faire discrètes et à demeurer confinées dans l’espace de l’invisible. La sphère publique étant conçue, quant à elle, comme le lieu où nous devons montrer le visage de l’universel, de ce qui est commun à tous les citoyens. Une sorte de comédie à jouer entre nous. Ainsi, dans cet espace visible, qui correspond ni plus ni moins à l’espace de la vie sociale, tout doit être lissé. Les signes de nos différences, cachés. Et le citoyen est invité à se conformer ainsi à la culture majoritaire. Mais ainsi au nom de l’universel et du souci de gommer ces odieuses particularités qui menaceraient la vie ensemble, la liberté risque fortement d’être sacrifiée sur l’autel de la conformité sociale. Les minorités sont enjointes à se fondre dans le moule dominant, au péril du principe d’égalité (entre les différentes façons d’être citoyen). Cette tentation d’un séparatisme radical est souvent le fait des révolutions, qui réagissent à d’autres excès. Ce fut le cas lors de la Révolution française qui prohiba en son temps les manifestations extérieures de la foi.

« Ainsi le décret du trois ventôse an III interdisait aux communes de fournir des locaux pour l’exercice des cultes et prohibait déjà l’exposition de tout ‘signe particulier à un culte’ aux yeux des citoyens((Pierre Dharréville, La laïcité n’est pas ce que vous croyez, Paris, Les Éditions de l’Atelier/Éditions Ouvrières, 2013, p. 60.)) ».

Ce renvoi du religieux dans la sphère privée (devrions- nous dire ici dans la sphère cachée ?) fut aussi, par exemple, le fait de la révolution mexicaine au début du 20ème siècle. Et s’il existe régulièrement en France des relents de cette laïcité ferme et fermement séparatiste, agitée ça et là par des va-t-en-guerre et autres nostalgiques des excès révolutionnaires, il est utile de rappeler que la voie laïque française, consacrée par la loi de 1905, est une voie d’apaisement. Une laïcité au service des libertés et non un dispositif de restriction de celles-ci. À ce sujet, il n’est certainement pas anodin que cette loi de 1905 se soit précisément ouverte sur la déclaration suivante :

« La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci- après dans l’intérêt de l’ordre public ».

La laïcité autoritaire

Plus brutale que la version précédente, elle est, là encore, le fait d’un épisode révolutionnaire. « Cette conception autoritaire de la laïcité surgit généralement dans un contexte où d’autres impératifs, culturels ou socio-économiques, par exemple, contraignent l’État à s’émanciper rapidement et même brutalement par rapport aux prétentions religieuses à incarner et édicter la normativité sociale((Jean Baubérot et Micheline Milot, Ibid., p. 95.)) ». La religion est pour ainsi dire mise sous cloche et ses possibilités d’expression fortement régulées par la puissance publique. La laïcisation de la Turquie par Atatürk en 1937 pourrait en constituer un bon exemple : interdiction du port du voile dans les institutions publiques, contrôle strict des prêches des imams ou encore interdiction pour les hommes du port du fez au profit du chapeau((Ibid., p. 96.)). Ceci dans un effort de « modernisation » de la Turquie. Dans la même veine que le type de laïcité précédent, cette laïcité autoritaire connaît aussi ses adeptes dans nos sociétés occidentales actuelles. Ce sont les partisans d’une laïcité musclée, pensant que celle- ci sache mettre au pas les religions et délimiter d’une manière claire ce qui leur est permis de faire ou de dire. Une bonne fois pour toutes. Mais là encore, cette tentation laïciste méconnaît l’une des valeurs constitutives de la laïcité : le principe de neutralité de l’État à l’égard des religions, et son principe associé, celui de l’autonomie des religions à l’égard des pouvoirs publics. Dans ce régime-là, l’un et l’autre sont malmenés.

La laïcité anticléricale

Si elle a connu en France ses plus belles heures au temps des Lumières, avec des rebondissements réguliers au fil du 19ème siècle – luttant légitimement contre la volonté d’hégémonie sociale de l’Église catholique à cette époque –, ce type de positionnement laïc connaît encore aujourd’hui des prolongements. Une laïcité de combat nourrie par un sentiment basiquement antireligieux qui peut confiner à la haine. Ce dont témoigne ici Michel Onfray avec la virulence qui est la sienne :

« À l’heure où se profile un ultime combat – déjà perdu… – pour défendre les valeurs des Lumières contre les propositions magiques, il faut promouvoir une laïcité postchrétienne, à savoir athée, militante et radicalement opposée à tout choix de société entre le judéo-chrétien occidental et l’islam qui le combat((Michel Onfray, Traité d’athéologie, Paris, Grasset, 2006, p. 281.)) ».

Présente également dans certaines sociétés musulmanes où des groupes sociaux ont eux aussi tendance à recourir à l’anticléricalisme pour parvenir à la séparation des pouvoirs, ou du moins résister à l’influence exercée par des théologiens ou des chefs religieux sur les décideurs politiques, cette réaction à la volonté d’hégémonie sociale du pouvoir religieux a toute sa légitimité et sa pertinence. Elle permet de dénoncer les abus commis par les religions à un moment donné de l’Histoire et d’œuvrer en faveur de l’avènement d’un processus de laïcisation. Mais comme le précise Baubérot :

« La laïcité anticléricale peut se transformer en véritable logique antireligieuse quand l’anticléricalisme ne donne pas les résultats escomptés, ou quand l’emprise cléricale est tellement puissante que le rejet en bloc de la religion et de ses diverses expressions semble la seule solution pour délégitimer l’emprise totalisante des autorités religieuses((Jean Baubérot et Micheline Milot, Ibid., p. 102.)). Quand le désir de libération sociale se transforme en intolérance à l’égard des “anciens bourreaux” et en désir affiché d’évacuation des religions de l’espace social, alors il faut s’inquiéter. Et il est du devoir de l’État d’intervenir pour préserver sa neutralité, en rappelant aux citoyens que la liberté de conscience et de religion a son prolongement naturel dans son expression, et qu’elle découle de la laïcité même de l’État((Ibid., p. 104.)) ».

La laïcité de foi civique

Cette conception de la laïcité, héritière de la pensée de Rousseau, repose sur un socle de valeurs sociales fortes auxquelles le citoyen doit allégeance. Dans ce modèle qui procède d’une volonté d’intégration affirmée des citoyens autour d’un modèle commun, le risque est réel que les groupes minoritaires soient suspectés de ne pas jouer le jeu de la citoyenneté en ne se fondant pas dans le moule. Et qu’ils soient rappelés à l’ordre ou marginalisés en conséquence jusque dans leur vie professionnelle. Autrement dit, il y a dans ce schéma de la laïcité une mise en concurrence réelle entre la volonté d’universalité et les particularités (souvent religieuses) des différents groupes qui composent la société. Et la tendance ici, clairement, est au désir de lisser (voire de supprimer) ces particularités pour mieux fonder la nation autour d’un catéchisme de valeurs républicaines communes. Et si ces particularités doivent exister, qu’elles restent confidentielles et ne s’expriment pas dans l’espace de la vie commune où chacun se doit de présenter son meilleur visage républicain. Rousseau formulait ainsi dans sa Lettre à Voltaire cette exigence de loyauté républicaine :

« Je voudrais donc qu’on eût dans chaque État un code moral ou une espèce de profession de foi civile qui contînt positivement les maximes sociales que chacun serait tenu d’admettre, négativement les maximes fanatiques qu’on serait tenu de rejeter, non comme impies, mais comme séditieuses. Ainsi toute religion qui pourrait s’accorder avec le code serait admise, toute religion qui ne s’y accorderait pas serait proscrite, et chacun serait libre de n’en avoir point d’autres que le code même. Cet ouvrage, fait avec soin, serait, ce me semble, le livre le plus utile qui jamais ait été composé, et peut- être le seul nécessaire aux hommes((Jean-Jacques Rousseau, Lettres philosophiques, Paris, Librairie Générale Française, 2003.)) ».

Nous le voyons, cette laïcité de foi civique porte en elle-même un risque avéré d’atteinte aux libertés. La valeur de la neutralité y est clairement malmenée et la tendance actuelle dans divers pays de vouloir contraindre certains groupes de croyants à abandonner leurs vêtements traditionnels dans l’espace du vivre ensemble (dans la rue, au travail…) ou de vouloir lisser certaines convictions (nous pensons ici aux questions touchant à la conception de la conjugalité et de la famille plus largement) procède clairement de cette volonté musclée d’intégration républicaine et de ce désir de soumission des expressions/convictions religieuses à une conception totalitaire de l’appartenance citoyenne. Mais pourquoi vouloir mettre en concurrence l’une et l’autre ? Pourquoi vouloir supprimer l’expression des différences ? La laïcité, bien comprise, n’y oblige pas. Au contraire.

La laïcité de reconnaissance

Nous quittons ici les rivages d’une laïcité dure pour ceux d’une laïcité plus apaisée. Ici, les valeurs de liberté de conscience et d’égalité sont recherchées au plus haut point. La reconnaissance de l’autonomie morale, philosophique et religieuse de l’individu est posée, sanctifiée, et le droit pour chacun de croire et de conduire sa vie comme il l’entend (à la condition du respect de l’ordre public et des libertés d’autrui) est garanti. Le modèle de l’Angleterre (paradoxalement en dépit du fait de l’existence d’une religion officielle : l’anglicanisme !) pourrait servir ici d’illustration. Voici ce qu’exprime à ce sujet le pasteur Leila Hamrat :

« De mon expérience en Angleterre, j’ai constaté de multiples fois que sur les questions de société, les débats télévisés à la BBC invitent sans complexes théologiens, sociologues, philosophes. En France, dans une émission d’actualité, cela est impensable ! C’est perçu comme une trahison du principe de laïcité et de neutralité. La question du voile en Angleterre ne se pose pas, car chacun a la liberté de porter un foulard, une kippa ou un turban pour les sikhs. Il n’est pas rare de voir un policier qui porte un turban à la place du traditionnel casque. Il y a aussi des femmes voilées dans la fonction publique comme dans le secteur privé((Extrait du Dossier de la Presse protestante régionale, l’État face aux religions, avril 2005.)) ».

Cette attention portée au respect des particularités et à la mise en œuvre réelle de la valeur de pluralisme porte cependant en elle-même le risque de voir la société s’abîmer dans le communautarisme. Le risque d’une société fragmentée, qui se délite :

« L’action de l’État dans un tel régime laïc est donc maintenue dans une tension constante entre, d’une part, la reconnaissance et la protection de la liberté de conscience et, d’autre part, son action légitime pour le bien de l’ensemble de la société((Jean Baubérot et Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Paris, Éditions du Seuil, 2011, p. 113.)) ».

Le défi est réel pour tenir ensemble cette diversité et construire, au-delà, le sentiment d’appartenance à une destinée commune. Ici sans doute, l’un des rôles qui doit être dévolu à l’État sera de favoriser de manière active le dialogue et les possibilités de rencontres entre les différentes communautés religieuses et leurs représentants. Dans ce sens, l’initiative prise par le président Nicolas Sarkozy en octobre 2011 d’installer dans chaque département des « conférences de la laïcité », mettant autour d’une même table un représentant de l’État et de chaque religion pour avancer et construire ensemble, est à saluer. Démarche louable d’ouverture et de dialogue, en lieu et place des crispations habituelles. Dommage qu’elle n’ait été pérennisée…

La laïcité de collaboration

« L’État conçoit ici que des groupes de sensibilités religieuses ou philosophiques de la société civile puissent, pour le bien de la société, devenir des partenaires de l’action étatique dans certains domaines (éthique, éducation, etc.)((Jean Baubérot et Micheline Milot, ibid., p. 113.)) ».

À l’inverse de la laïcité séparatiste, un principe de coopération est ainsi vécu entre les pouvoirs publics et les religions. C’est ainsi l’exemple des divers régimes des « cultes reconnus » tels qu’ils se présentent notamment en Belgique ou en Alsace-Moselle. Possédant l’avantage de la souplesse et du pragmatisme, cette laïcité de collaboration présente, malheureusement dans les faits, un risque réel d’atteinte au principe d’égalité entre les différentes religions considérant que toutes ne sont pas reconnues au même titre par l’État. Inévitablement. Ainsi les groupes confessionnels non officiels, minoritaires, ne jouissent pas des mêmes droits que les cultes installés. Ce qui demeure problématique au regard des valeurs de liberté de conscience et d’égalité des citoyens portées par la laïcité. Corrélativement, le principe de neutralité de l’État entre les religions est aussi mis à mal.

En conclusion de ce tour d’horizon, nous voyons que l’équilibre que nous pourrions appeler de nos vœux – celui d’un dispositif bien dosé de séparation de l’Église et de l’État et d’une juste neutralité de l’État, au service d’un régime de liberté et d’égalité citoyenne – n’est pas simple à mettre en œuvre et se heurte souvent, à la fois à des pesanteurs sociales héritées de l’Histoire et, au sein d’un même pays, à des conceptions contraires de la notion de laïcité. Et nous devons patiemment composer avec. Pour autant, il est utile de se redire les uns aux autres, dans un dialogue nourri – croyants et non-croyants –, que ce que nous visons, c’est d’être ensemble et d’avoir le courage de pointer du doigt les tendances qui resurgissent, de temps à autre, et viennent troubler nos valeurs essentielles : celles de liberté et d’égalité entre tous. Dans le chapitre suivant, nous aimerions ainsi revenir sur le durcissement et la mauvaise compréhension, de plus en plus présents dans notre contexte, des notions de sphère privée et de sphère publique.

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