Interview de Yann Arthus-Bertrand

Complet Réflexion

Yann Arthus-Bertrand, il y a 40 ans, photographiait les lions au Kenya, un paradis perdu où les animaux n’avaient pas peur de l’homme. Aujourd’hui, tout ceci a disparu. L’homme est devenu un danger pour la planète. Son dernier film « Legacy - notre héritage » nous parle de l’avenir de la planète avec émotion.


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Ce film a-t-il touché les consciences ?

Il a fait un très bon score sur M6, surtout auprès des moins de 30 ans. L’environnement est leur première préoccupation. Contrairement aux gens de ma génération, qui ont l’impression qu’ils ne connaîtront pas le chaos annoncé et sont plus indifférents.
Dans une école, un jeune m’a demandé : « C’est quand la fin du monde ? » C’est terrible ! 70 % des élèves présents ont levé le bras pour dire qu’ils y croyaient. À mon époque, nous n’étions pas du tout inquiets de l’avenir. La fin du monde c’était dans la Bible, dans les films de science-fiction. Aujourd’hui, les jeunes savent que leur avenir est incertain.

Est-il encore temps d’agir ?Legacy

Ce qui est important ce n’est pas ce qui est perdu mais ce qui reste et c’est énorme !
La solution est simple : réduire de 5 % les émissions de gaz à effet de serre chaque année. On sait que les énergies fossiles sont responsables du changement climatique mais on fait comme si ce n’était pas le problème. Les scientifiques nous disent quele climat tel qu’on l’a connu est parti à jamais. Le Secrétaire général des Nations Unies parle d’une catastrophe climatique imminente mais nous sommes incapables de changer notre comportement. La tyrannie de la croissance est plus forte que notre conscience. Nous sommes dans la banalité du mal. On prend l’avion, la bagnole, on mange de la viande… comme si tout ça n’était pas grave. On met la faute sur l’autre. Or, il n’y a pas de lobbies qui nous obligent à mettre de l’essence dans notre voiture ou à faire du ciment ! On attend une solution, mais il n’y a pas de vaccin contre le changement climatique ! On est tous responsables, moi comme les autres. Les hommes politiques ne sont que notre miroir. Pour changer, nous avons besoin d’une révolution spirituelle plus que d’une révolution économique, politique ou scientifique.

Vous déclarez : « Je pense que l’on partage tous l’amour de l’autre au fond de nous. » Vous avez de l’espoir ?

Tout mon film parle de l’amour de la vie, de l’amour des autres, des animaux.
Je crois au bien et au mal. On n’est pas assez radicaux dans notre façon d’appréhender le bien et le mal. Est-ce que je me demande si je suis un bon père, un bon mari ?
Un jour à Madagascar, j’ai interrogé une femme sur le sens de la vie. Après m’avoir parlé de la santé de ses enfants, de la météo, d’avoir à manger, elle m’a dit son plus grand rêve : « Mourir avec le sourire. » Cela me poursuit tous les jours. Partir l’âme en paix car on a fait quelque chose dont on est content, dont on est fier, parce qu’on a rempli sa vie de façon intelligente, on a servi à quelque chose… J’ai une tante de 102 ans qui était bonne sœur. Elle vit maintenant en EHPAD. Ce n’est pas marrant. Elle m’accueille toujours avec un grand sourire. « Je ne pense pas à moi, je pense aux autres » : c’est son secret. Être débarrassé de son ego, avoir rempli sa vie d’amour pour les autres, c’est la plus belle chose qui puisse nous arriver.

C’est trop injuste !

Si le changement climatique concerne l’ensemble de la planète, toutes les régions ne sont (et ne seront) pas affectées de la même manière. Il existe de profondes inégalités puisque tous les pays ne connaîtront pas les mêmes difficultés.
Ainsi, avec la montée attendue du niveau de la mer, certaines îles sont vouées « à perdre tout ou une grande partie de leur territoire. Ainsi, les Tuvalu, [...] la Papouasie-Nouvelle-Guinée, les Maldives… »
Le président des îles Kiribati a même acheté en 2014 une parcelle de terre aux Fidji pour éventuellement y relocaliser sa population, si la situation devenait trop catastrophique.
Il se trouve que ce sont les plus pauvres – pays comme populations – qui sont les plus affectés. Au-delà de la tristesse que l’on peut éprouver à l’idée que ce sont ceux qui souffrent déjà qui vont être les plus touchés, il y a là une véritable injustice ! En effet, ceux qui vont être le plus fortement éprouvés par les effets du changement climatique se trouvent être paradoxalement ceux qui en sont les moins responsables.

Nicolas Fouquet, « Pauvreté et changement climatique : les contours d’une crise socio-environnementale » dans Évangile et changement climatique, Je Sème, 2017, pp.109-123.

Nos enfants nous appelleront-ils barbares ?

Pas difficile pour nous de condamner les croisades, l’esclavage, les guerres et les génocides d’autrefois. Mais que diront de nous nos enfants quand ils subiront les effets de notre surexploitation de la planète ?
Jean-François Mouhot, directeur national d’A Rocha France* n’hésite pas, dans une tribune parue dans le journal Le Monde, à mettre en parallèle notre mode de vie contemporain avec la société esclavagiste des siècles derniers. Celle-ci exploitait le travail des esclaves et en était devenue dépendante, la nôtre fait de même avec les énergies fossiles.
Il ajoute : « De la même manière que les esclaves besognaient pour le confort de leurs maîtres, ceux qui brûlent massivement du pétrole et du charbon aujourd’hui ne sont pas les mêmes que ceux qui paient l’addition, c’est-à-dire à la fois les pauvres (principalement affectés par l’exploitation pétrolière, et par les sécheresses ou les inondations accentuées par le changement climatique) et les générations futures. »
Il constate : « L’esclavage a été remis en cause assez rapidement à partir du moment où le mal qu’il causait est devenu plus visible, tout comme notre consommation effrénée d’énergie commence à être … dénoncée en raison des problèmes divers – et extrêmement graves – causés par notre boulimie énergétique […]. Si nous ne repensons pas rapidement notre manière de vivre, nos enfants paieront lourdement les conséquences de notre comportement irréfléchi. » À méditer.

Le Monde, tribune du 28 novembre 2011. Ces propos ont beau avoir dix ans, ils n'en sont pas moins d'une actualité troublante.

*A Rocha France, « Préserver le vivant, mobiliser les chrétiens » https://france.arocha.org/fr/

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Informations complémentaires


FILM
Legacy - notre héritage
ANNÉE DE SORTIE
2021
STYLE
Reportage
DURÉE
1 h 40


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