Vous êtes connu pour être partisan de la non-violence. Qu’est-ce qui a contribué à forger vos convictions ?
Cela remonte au début de ma conversion à la foi chrétienne où passionné de justice sociale, j’ai découvert que Dieu était un Dieu de justice et de paix. Plus tard, alors que je faisais mes études de théologie, la guerre du Golfe a éclaté. Nous étions en 1990 et c’est là que j’ai entendu parler du concept de « guerre juste ». En discutant avec mes professeurs, je me suis assez vite rendu compte des limites de leurs discours
me demandant : comment une guerre peut-elle être juste ?
Faute de les trouver vraiment convaincants, je me suis questionné : « Comment faire pour aider les gens à vivre ensemble ? »
En fait, je cherchais une pratique sociale qui correspondait à ma foi. À bien y réfléchir, c’est la figure de Martin Luther King qui m’a le plus aidé à comprendre ce que je recherchais comme théologie de l’action pour rejoindre les gens dans leurs aspirations à la paix, à la justice et à l’amour. J’ai pris conscience que poser cette question me donnait la possibilité d’inscrire ma foi dans la société telle qu’elle est et de témoigner sans que cela tombe comme un cheveu sur la soupe. Petit à petit, Martin Luther King est devenu pour moi une source d’inspiration pratique de ce que l’on peut faire pour encourager le vivre-ensemble dans une société.
Parallèlement, plusieurs ouvrages m’ont éclairé comme Une vision transformatrice [du monde], Justice et paix s’embrassent. J’ai également lu un excellent article de John Stott qui insistait sur le fait qu’être pacifique ne voulait pas forcément dire être pacifiste.
Enfin depuis peu, je réfléchis également sur le sujet avec le livre Foi chrétienne et sphère publique de Miroslav Volf((WALSH Brian J. & MIDDLETON J. Richard, Une vision transformatrice, Québec, Éd. Impact, 2016.
WOLTERSTORFF Nicholas, Justice et paix s’embrassent, Genève, Labor et Fides, 1988.
MIROSLAV Volf, Foi chrétienne et sphère publique, Nîmes, Éd. Vida, 2017.)).
Certains sont devenus des livres de chevet. Je les relis régulièrement pour m’aider à mieux comprendre et analyser les grandes questions au cœur de nos sociétés et les réponses que nous pouvons apporter en tant qu’Église.
Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui ?
C’est le shalôm, ce mot hébreu important dans la Bible. Il est le projet de Dieu selon Bernhard Ott((OTT Bernhard, Le projet de Dieu, Montbéliard, Éd. Mennonites, 2003)) et le philosophe néocalviniste, Nicholas Wolterstorff le développe magistralement dans son livre. En homme d’espérance, tout comme King, celui-ci s’interroge : « Quel doit être l’engagement d’un chrétien dans le monde ? », « Comment fixer les priorités, préciser les choix nécessaires à l’établissement d’une paix durable et d’un ordre social juste ? » Dans la perspective de ce paradigme biblique, aucun aspect important de la vie de l’homme n’échappe n’échappe à la souveraineté de Dieu et à la seigneurie de Jésus-Christ.
Le grand théologien hollandais, Abraham Kuyper disait :
« Il n’y a pas une seule parcelle de terrain pour laquelle Jésus-Christ ne dise : ”Ceci m’appartient”. Le shalom c’est donc la plénitude. Il inclut tous les aspects de la réalité humaine : écolo- gique, biologique, psychologique, sociologique, culturelle, spirituelle, esthétique, économique et politique. L’être tout entier est concerné par le shalom, le projet de Dieu, et c’est ce projet qui donne un sens à sa vie. Lorsque nous parlons du shalom, nous parlons de l’idéal du royaume de Dieu. C’est-à-dire son règne de justice, de paix et de bonheur pour le monde.
Le shalom, c’est la prospérité, le bien-être matériel et spirituel que Dieu veut pour son peuple et le monde – c’est le bonheur partagé, l’Ubuntu africain qui consiste à « faire humanité ensemble »(( On peut traduire le terme bantu Ubuntu par : « Devenir humain ensemble, l’un avec l’autre dans la réciprocité. » (in Souleymane Bachir DIAGNE, Une vision d’avenir sur l’Afrique, in Études, février 2019, pp.19-28)). Le philosophe Wolterstorff définit le shalom en soulignant la relation qui existe entre la justice et la paix : « C’est vivre des relations heureuses. Une nation peut être en paix avec tous ses voisins tout en souffrant de sa pauvreté. Demeurer dans le shalôm, c’est vivre devant Dieu, heureux de vivre dans son cadre matériel, heureux de vivre avec ses voisins, heureux de vivre avec soi-même((Ibid.)). » Il dit aussi que : « Le shalôm est fait d’une juste et harmonieuse relation aux autres humains et de la communauté humaine. Il n’y a pas de shalôm quand la société est une collection d’individus uniquement préoccupés de suivre leur propre chemin. Et bien entendu, il ne peut y avoir de joie que lorsque la justice y règne, lorsque les humains cessent...
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