« Je crois à la résurrection de la chair » Enjeux théologiques et pastoraux

Spiritualité
L’article est une invitation à se saisir tout à nouveau de la doctrine de la résurrection du corps dans notre enseignement biblique et notre pastorale. Partant du constat que la résurrection est bien souvent comprise dans nos communautés comme une simple survivance de l’âme après la mort, Thomas Poëtte invite à une relecture des Écritures quant à la sortie du tombeau du Seigneur d’abord, puis quant à notre propre résurrection. Fort de ces convictions bibliques renouvelées, l’auteur nous amène à saisir l’impact d’une telle doctrine pour l’accompagnement pastoral et l’éthique, avec cette illustration marquante : une erreur dans la destination entrée dans le GPS conduit nécessairement à prendre les mauvaises routes. Autrement dit, une espérance chrétienne confuse produit une éthique chrétienne confuse...

Le symbole des Apôtres (ou Credo), cette confession de foi de l’Église primitive, affirme (entre autres) : « Je crois à la résurrection de la chair », c’est-à-dire à une résurrection corporelle, ou même matérielle. Et cet article de foi est tout à fait conforme à l’enseignement biblique, néotestamentaire en particulier, sur le sujet (nous y reviendrons). Cependant, il semble que la résurrection soit peu comprise, voire peu crue dans nos communautés. J’ai en effet constaté, dans ma (très) courte expérience pastorale, la confusion qui régnait à propos du sujet. De nombreux membres d’Églises, et certains convertis depuis de nombreuses années et ayant suivi des formations pour responsables, croient simplement en une vie désincarnée après la mort, en une vie de « purs esprits ». L’espérance largement répandue dans nos milieux semble être la suivante : après la mort, notre âme s’en va au ciel, auprès de Dieu avec qui elle sera en communion pour l’éternité. S’en suit alors une deuxième confusion, à propos du moment de la résurrection. Lorsque la résurrection n’est comprise que comme l’immortalité de l’âme, celle-ci intervient alors immédiatement après la mort de chaque chrétien. Dès qu’un croyant meurt, il « ressuscite », dans le sens où son âme rejoint le Seigneur.

Il faut dire aussi qu’il est difficile de trouver des cantiques qui parlent de l’aspect corporel de la résurrection((Je pense avoir consulté tous les cantiques qui abordent la résurrection dans les recueils JEM 1, 2 et 3 ; Alléluia, À toi la gloire, Sur les ailes de la foi et Arc-en-ciel. Pour les cinq premiers, je suis redevable au travail de Jonathan Vaughan. Voir Jonathan VAUGHAN, L’évolution récente du chant : une analyse du contenu doctrinal de cinq recueils, Mémoire de la Faculté Libre de Théologie Évangélique, 2013. )). Cause ou conséquence de la confusion que je viens de mentionner ? Certainement les deux. Il existe bien de nombreux chants qui proclament la résurrection du Christ, et quelques-uns qui proclament l’espérance en notre propre résurrection. La grande majorité d’entre eux parlent de la résurrection comme d’un retour à la vie et d’une victoire sur la mort, ce qu’elle est assurément ! Mais très peu abordent la corporalité de la résurrection et ce qu’elle implique : le grand festin qui nous attend, l’activité humaine (corporelle) au service du Seigneur, etc. Je n’ai trouvé que quatre chants qui font allusion au corps de Jésus ressuscité((Alléluia 54-13, « Il est vivant » ; Arc-en-ciel 476, « Au matin dans sa clarté » ; Arc-en-ciel 492, « J’ai vu l’eau vive » ; Sur les ailes de la foi 559, « Ouvrez-vous, portes du tombeau ! »)) (aux stigmates que porte encore son corps ressuscité, au fait qu’il rompe le pain pour les disciples d’Emmaüs) ; et seulement deux qui affirment la résurrection de nos propres corps. Les paroles de ces deux derniers méritent d’être citées :

« Dans les liens du trépas,
J’en ai la ferme espérance,
Christ ne me laissera pas.
Mon corps même a l’assurance
D’être à son corps glorieux
Semblable, un jour, dans les cieux((Sur les ailes de la foi 127, « Mon rédempteur est vivant ».)). »

« Sa promesse est formelle.
Au tombeau mon corps descendra.
Mais Christ le ressuscitera pour la vie éternelle((Sur les ailes de la foi 559, « Ouvrez-vous, portes du tombeau ! »)) ! »

Or l’espérance des auteurs du Nouveau Testament est en une résurrection du corps, qui aura lieu lors du retour de notre Seigneur Jésus. Et pour ces derniers, notre résurrection à venir sera semblable à celle du Christ. La confusion sur notre résurrection pourrait donc bien cacher (ou se fonder sur) une confusion à propos de l’événement qui a eu lieu le troisième jour après la crucifixion. L’enjeu théologique est donc de taille. Il ne s’agit pas là d’une question secondaire de la foi chrétienne. Comme l’écrit Paul, « si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est une illusion, et vous êtes encore sous le poids de vos péchés. De plus, ceux qui sont morts unis à Christ sont à jamais perdus. » (1 Co 15.17-18, BS((Bible du Semeur, comme pour les citations qui suivront (sauf mention contraire).))) Ajoutons aussi que notre croyance (ou non-croyance) en la résurrection a de fortes implications pastorales et éthiques, à cause de l’impact qu’elle a sur notre manière d’envisager notre corps actuel, voire tout notre quotidien. L’espérance chrétienne est loin d’être une question purement intellectuelle, et encore moins une question qui ne concerne que le futur. C’est un sujet qui concerne tout chrétien, à cause de l’impact qu’il a sur notre vie quotidienne. Le chrétien est davantage un « espérant » qu’un « croyant » (Jürgen Moltmann). Je propose donc dans cet article de revenir ensemble sur la résurrection du Seigneur, étudier ensuite les textes bibliques concernant notre propre résurrection, puis enfin dégager les enjeux pour l’accompagnement pastoral.

I. Jésus est ressuscité

Le fondement de notre espérance, c’est Pâques, Jésus-Christ revenu d’entre les morts. Nous confessons que Jésus est ressuscité (il est vraiment ressuscité !). Mais qu’est-ce que l’on dit lorsqu’on confesse cela ? Qu’entend-on par « résurrection » ? Ou plutôt, comment les quatre Évangiles racontent-ils la résurrection du Seigneur ?

Nous y apprenons tout d’abord que le troisième jour après la crucifixion de Jésus, le tombeau où celui-ci avait été enseveli était vide. Le corps de Jésus n’y était plus (Mt 28.1-7 ; Mc 16.1-8 ; Lc 24.1-12 ; Jn 20.1-10). Ensuite, le Christ apparaît à ses disciples. Ceux-ci peuvent le toucher, mettre leurs mains dans les cicatrices de ses poignets et de son côté (Jn 20.24-29). Avec ses mains, le Seigneur ressuscité rompt le pain et le donne à ses disciples. Et même, il mange avec eux (Lc 24.43, et certainement Jn 21.12-15). Dans l’Évangile de Luc, cette participation de Jésus au repas des disciples a même précisément pour but de prouver aux apôtres apeurés qu’il n’est pas un fantôme, un « esprit », mais qu’au contraire il est en « chair et en os » (Lc 24.39-41). La résurrection de Jésus est donc bien corporelle ; Jésus a un corps physique, matériel, un corps qui peut être touché et qui est même capable de manger.

Mais ces mêmes Évangiles nous livrent aussi des détails intrigants, voire troublants, sur les événements qui suivent la résurrection du Seigneur((Voir Nicolas FARELLY, Espérance chrétienne et vie présente, Hokhma 102, 2012, p. 54.)). Par exemple, Jésus ressuscité apparaît dans une pièce qui est fermée à clef (Jn 20.19). Il est tout aussi surprenant que ses disciples ne le reconnaissent pas physiquement. Le voyant, Marie de Magdala le prend pour le jardinier (Jn 20.14,15). Les disciples d’Emmaüs, et les apôtres sur la barque, le prennent pour un parfait inconnu à qui on raconte ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth (Lc 24.13-24) ou de qui on écoute les conseils de pêche (Jn 21.4-6). Comment se fait-il que les hommes et les femmes qui ont passé le plus de temps avec Jésus pendant son ministère terrestre soient incapables de...

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Les cahiers de l’École Pastorale

#109 - Septembre 2018

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