Un pasteur en bonne santé spirituelle pour un témoignage renouvelé

L'accompagnement et l'écoute
« Un pasteur en bonne santé spirituelle pour un témoignage renouvelé », tel était le thème traité par l’auteure lors de la pastorale des Églises Évangéliques Libres en octobre 2020, au centre de la Costette (Le Mazet St-Voy). La santé spirituelle du pasteur est trop souvent négligée, ou ignorée, par eux comme par l’Église qu’ils servent. Quels sont les facteurs de risques et les éléments de la vie intérieure des pasteurs qui nécessitent une attention particulière ? Comment discerner et apprendre à mieux intégrer tous les éléments qui constituent son être et son ministère ? En apprenant à prendre soin de l’être intérieur du pasteur, celui-ci ainsi que sa famille et sa communauté ont tout à gagner.

Qui est habilité à poser un diagnostic sur sa santé spirituelle ? Soi-même ? Un collègue pasteur ? Le Conseil Synodal ? Un paroissien ? Une conseillère en relation d’aide ? Un psy ? Un coach ? Un accompagnateur spirituel ? Dieu seul ? Et s’il s’agit de Dieu, recevrons-nous son diagnostic comme celui d’un médecin ou comme le verdict d’un juge ? Qu’en ferons-nous ?

J’ai servi douze ans en paroisse, cela fait aussi onze ans que j’écoute et que j’accompagne, entre autres, des pasteurs et des personnes dans différents ministères et c’est de cette expérience que je développerai le thème de la santé spirituelle des pasteurs. L’intégration des dimensions spirituelles et psychologiques m’ont toujours passionnée car, depuis plus de vingt ans dans le ministère, j’observe combien la maturité humaine et spirituelle sont indissociables. Les pasteurs, en tant qu’humains n’échappent pas à cette réalité. Ils entrent dans le ministère avec leur histoire, leur hérédité, leur personnalité, agissent et réagissent aux aléas du quotidien avec ce qu’ils portent en eux de forces et de vulnérabilités. Tout entiers à leur consécration, tournés vers les besoins des autres, ils ou elles ne s’accordent généralement pas beaucoup de temps pour prendre soin de leur intériorité. Or, le ministère « tire sur le cadre ». Devenir de plus en plus conscient de ce qui nous traverse et le vivre comme jadis les disciples en présence de Jésus est un enjeu majeur pour une bonne santé spirituelle, marquée par la présence et la puissance de Dieu.

PARTIE I

Qu’est-ce qu’une bonne santé ?

La définition que l’Organisation Mondiale de la Santé en donne est la suivante : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité. »

Cette définition demeure inchangée depuis 1946. À l’heure actuelle, on parle de plus en plus de santé globale ou de santé intégrale. Nous sommes un tout. Chaque composante de notre être que Dieu a créé est appelée à fonctionner harmonieusement avec les autres. À l’origine, tout était « très bon ». Depuis que le péché est entré dans le monde, l’harmonie intérieure est également rompue. Lorsqu’une partie de nous-même est en difficulté, cela affecte aussi notre vie spirituelle.

Santé physique

De quelle façon considérons-nous notre corps ? Lorsque dans l’accompagnement des problématiques d’épuisement, on dresse un état des lieux des ressources contre le stress (dans les domaines cognitif, émotionnel, relationnel, spirituel et physique) on observe que les pasteurs mobilisent souvent moins de ressources que la moyenne des gens dans le domaine physique. Une personne dans le ministère m’a dit : « J’ai longtemps compris du discours de l’Église que l’on est un esprit avec une âme et qu’on habite dans un corps »… Cette personne a méprisé son corps et ses signaux jusqu’à ce qu’il n’ait plus que le choix de créer une panne généralisée. Une hospitalisation et des séquelles en ont résulté. Qu’est-ce que notre théologie véhicule à propos de notre corps ? Que voudrions-nous faire sans lui ?

=> Par quels signaux mon corps m’indique-t-il un déséquilibre ? Qu’est-ce que je gagne à les écouter ? Qu’est-ce qu’il m’en coûte de les ignorer ?

Astuce : Le corps est une formidable porte pour prendre conscience de ce qui se passe en nous. Il peut devenir l’allié de notre vie spirituelle. Nos émotions s’évacuent par le corps. Face à ce que je vis et que je peine à nommer, je peux me demander : « C’est où ? C’est comment dans mon corps ? » Qu’est-ce que ça m’indique d’agréable ou de désagréable ? Parler avec le Seigneur de ce qui se passe en moi. Et comme le psalmiste, discerner, me laisser renouveler avant d’agir.

Santé émotionnelle, mentale et relationnelle

Nous sommes traversés en permanence par toutes sortes de pensées et de ressentis : émotions, sentiments, désirs, aspirations, rêves, intuitions profondes… Certains ressentis sont agréables, ils indiquent que des besoins importants sont nourris. D’autres ressentis sont désagréables (pas négatifs !). Ils indiquent un déséquilibre et invitent à une action pour le rétablir. Encore faut-il discerner laquelle ? La santé, c’est un « esprit sain dans un corps sain » déclarait Homère, dit-on. Lorsque l’esprit est découragé, fragilisé par un déficit d’estime de soi et de sa propre valeur, ou assailli par des sentiments d’échec, lorsque nous peinons à nous concentrer, que nous pensons trop, que nous n’arrivons plus à choisir, à discerner, à décider, lorsque nous sommes pris dans une tristesse extrême ou lorsque nous sommes angoissés par le passé ou le futur, nous embarquons tout cela dans notre relation avec Dieu et notre vie spirituelle en est affectée. Chaque fois que nous le remarquons, nous avons beaucoup à gagner à nous retirer un moment en nous-mêmes pour faire la clarté sur qui se passe en nous afin de réajuster notre agir. De temps à autre, un vis-à-vis plus professionnel qui sait écouter en profondeur ou qui se met avec nous à l’écoute de Dieu sera un cadeau pour pouvoir passer de la réaction à l’action juste, celle qui respecte notre intégrité et celle de l’autre. Celle qui nous reconnecte à l’amour du Bon Berger, dont nous sommes aussi la brebis qu’il désire nourrir et soigner.

« Vivre avec Dieu, c’est la joie et le parfum de la vie », écrit Bernard Peyrous dans son livre L’itinéraire de la vie spirituelle((Bernard PEYROUS, L’itinéraire de la vie spirituelle, Paris, Éditions de l’Emmanuel, 2003, p.7.)) . J’ai demandé à la cinquantaine de pasteurs présents lors de la pastorale de faire mémoire d’un père spirituel ou une mère dans la foi, mentor, collègue, quelqu’un qui a peut-être compté dans leur vie et qui respirait la bonne santé spirituelle. Qu’est-ce qui émane de lui, d’elle ? Ce que nous voyons d’abord ce sont les fruits…

Voici quelques-uns des fruits mentionnés : une passion de Dieu communicative, une simplicité dans la vérité, de la curiosité, un calme à toute épreuve, une acceptation sereine de ses limites, confiant, l’exercice d’une autorité juste, présent dans l’écoute, compatissant, têtu dans la prière, une force d’aimer s’en dégage, conscience de son identité, de sa mission…

Un peu plus tard, une première question est proposée à l’échange en petits groupes :

=> Qu’est-ce qui dans ma vie ou mon ministère altère ou dessèche ma vie spirituelle ? À quels signes (dans mon corps, pensées, ressentis…) je le repère ?

L’observation la plus récurrente concerne le rythme de vie : la plupart témoignent d’une surcharge permanente faite du cumul de fatigue physique et mentale.

Effets sur le corps : maux de tête, migraines, insomnies, maux de ventre, irritabilité, pleurs, difficulté de concentration, dispersion, perte des priorités, fixation sur les problèmes, stress, sur-cogitations, grignotage, compensations, dépendances, maladie.

Effet sur le psychisme : irritabilité, lassitude, des actions inutiles, manque de performance, oublis, lassitude, ennui, fuite, distanciation, hypocrisie, manipulation, aveuglement, orgueil, appréhension, colère, sentiment d’impuissance, sentiment d’être submergé, sentiment de vide, d’inutilité, frustration, perte de sens, perte de confiance en soi, mépris, peur de l’échec, angoisse, panique, mélancolie, tristesse, culpabilité, repli sur soi, vivre en état de survie.

Fonctionnements personnels qui abîment la vie spirituelle : perfectionnisme, recherche de performance, difficulté à gérer son temps, agenda à flux tendu avec son temps, to do list trop chargée, activisme, routine ; manque d’organisation et de discipline, oubli de prendre du recul, de la hauteur ; quête d’un idéal stéréotypé de vie spirituelle ; tendance à combler les manques par des comportements compulsifs et des stratégies d’évitement qui empêchent de faire face et de voir Dieu à l’œuvre.

Vie d’Église : attentes démesurées de l’Église institution, pressions du conseil de l’Église ; aspects administratifs ; accumulation des tâches sans rapport direct avec le ministère pastoral ; difficulté de construire quelque chose de solide en raison des différentes sollicitations et divergences ; confrontation à des situations difficiles et des conflits ; charge mentale énergivore et usante ; agacement, tristesse, découragements ; blocages relationnels, conflits avec les « autorités » ; la vie communautaire perd sa saveur.

Vie familiale et relationnelle : déséquilibre Église/famille, défaillance face à la famille, pressions ou conflits familiaux, trop forte proximité avec l’Église (presbytère), problème de limites, démotivation, tristesse. Quelle place pour le conjoint dans le ministère ? Concernant le reste de la vie relationnelle : manque de contacts avec les non-croyants. Manque de relations vitalisantes ou de vis-à-vis.

Effet sur la relation avec Dieu : perte de désir ou incapacité à lire la Bible, fuite/évitement du face à face avec Dieu ; cloisonnement de la vie spirituelle du reste de la vie, Dieu prenant...

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Article publié dans

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#120 - Avril 2021

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