Concept d’un maniement délicat et embrassant une réalité relativement hétérogène, la notion de deuxième génération issue de l’immigration est néanmoins aidante pour désigner un certain nombre de phénomènes et enjeux d’intégration communs aux Églises issues de l’immigration, notamment africaines et asiatiques dans nos réalités françaises. Parmi ceux-ci, la question de la cohabitation culturelle et linguistique de la première et de la deuxième génération dans le culte et l’Église, et celle de la transmission par étape du leadership. Différentes stratégies et ajustements peuvent être déployés dans cette étape sensible de transition générationnelle, avec pour enjeux la question du maintien de la deuxième génération dans l’Église, de la transmission de la foi à la troisième génération, du lien avec les Églises autochtones et d’une progression vers davantage de multiculturalité. Dans une société globale multiculturelle où la mission est devenue transculturelle pour toutes nos Églises, les croyants issus de la deuxième génération, souvent bilingues et généralement biculturels possèdent des atouts non-négligeables pour cet enjeu missionnel commun.
Deux siècles d’immigration en France
Au cours des deux derniers siècles, la France a accueilli plusieurs vagues successives d’immigration : travailleurs belges et allemands au 19e siècle, réfugiés politiques d’Europe de l’Est entre les deux guerres, travailleurs italiens, espagnols et portugais avant et après la Seconde Guerre mondiale. Plus récemment, la France a fait appel à la main-d’œuvre du Maghreb à partir des années 1950, a accueilli des réfugiés de l’Asie du Sud-Est dans les années 1970 et 1980, et a vu se multiplier les réfugiés économiques de l’Afrique noire à partir des années 1980.
Il n’est pas facile d’évaluer la population issue de l’immigration, car les statistiques officielles se bornent à comptabiliser Français et étrangers, voire des personnes nées en France ou à l’étranger (qu’elles soient françaises ou étrangères), et, à juste titre, la France ne fait pas de statistiques sur la notion infondée scientifiquement de la « race ». Au 1er janvier 2014, sur les 65,8 millions de personnes vivant en France, 61,6 M sont de nationalité française, et 4,2 M sont étrangers (6,3 %). 58,2 millions des personnes recensées en France sont nées en France et 7,6 millions à l’étranger, soit 11,6 % de la population ((https://www.insee.fr/fr/statistiques/1410693, consulté le 14.12.18.)). Le concept de la « deuxième génération » (2G) est donc à utiliser avec beaucoup de précautions, mais il nous permet de désigner une réalité contemporaine non négligeable de la France contemporaine et du monde évangélique français.
Une question se pose dans l’esprit de certains : comment situer les populations en provenance des DOM-TOM ? 24.000 personnes nées dans les DOM-TOM se trouvaient en Métropole en 1954, et 378.000 en 2011. Des considérations sur les ressortissants des DOM-TOM, cependant, ne figureront pas dans cet article, car ils sont nés français. Et pourtant, ils sont souvent considérés comme « immigrés » par les Français qui les associent aux Africains. Les perceptions personnelles de l’immigration, en effet, sont trompeuses. Dans le RER parisien, la différence entre immigrés de la première génération, ressortissants des DOM-TOM (des Français) et personnes de la deuxième génération issue de l’immigration (le plus souvent de nationalité française) ne saute pas aux yeux.
La deuxième génération issue de l’immigration
Qu’est-ce donc que la 2G, et comment se voit-elle ? Ce sont des personnes nées sur le sol français et qui ont le plus souvent adopté la nationalité française. Le danger du concept de 2G serait de reléguer des personnes à majorité françaises à une identité étrangère ou à un no man’s land où elles ne sont ni complètement françaises ni complètement autre chose ! Il faudrait sans doute affiner le concept et distinguer entre les 1G, les 1,5G, les 2G et les 3G, voire créer des catégories d’« Afropéens », ou de « Sinopéens ». Il y a, en effet, un fossé énorme entre la personne arrivée en France à l’âge de trois ans avec des parents éduqués et l’homme qui arrive clandestinement à 20 ans pour aller travailler sur un chantier. L’INSEE propose donc qu’« il est plus judicieux de faire dépendre la notion de première ou deuxième générations non pas du lieu de naissance, mais du lieu de la première socialisation((Ibid.)) ».
Selon l’étude « Trajectoires et origines » (INSEE/INED((Cité dans https://www.liberation.fr/france/2016/01/08/l-integration-a-sens-unique-des-immigres-en-france_1425133, consulté le 24.09.18.))), 93 % de la 2G dit « Je me sens chez moi en France », mais elle remarque qu’« ils se heurtent régulièrement à (…) un »déni de francité », qui les renvoie à leurs origines((Ibid. (ainsi que les citations suivantes).)) ». En effet, « La francité n’est pas attribuée sur la base de la nationalité ou de codes culturels comme la langue, mais sur la vision de ceux qui ressemblent à des Français ou non. Les premiers à en souffrir sont les Africains, les Maghrébins et les Asiatiques, soit les minorités visibles. Ainsi plus de 50 % des immigrés originaires d’Afrique, même naturalisés, pensent qu’on ne les perçoit pas comme Français. Il en résulte des situations de dissonance identitaire qui se maintiennent, voire progressent au fil des générations ». L’anthropologue François Raveau constate que « la couleur fait d’un Français noir un étranger((Jean-Claude GIRONDIN, Religion, Ethnicité et Intégration parmi les Protestants Évangéliques en région parisienne – La dynamique interculturelle d’un protestantisme aux prises avec la créolité, Paris, École Pratique de Hautes Études de la Sorbonne, Thèse de doctorat non publiée, 2003, p.23.)) ». On cite pour les États-Unis le cas d’une femme d’origine chinoise (remontant à six générations !) qui se faisait encore interroger sur ses origines asiatiques((Eric H. F. LAW, The Wolf Shall Dwell with the Lamb, A Spirituality for Leadership in a Multicultural Community, St Louis (MO), Chalice, 1993, p.24.)).
Stratégies d’intégration
L’immigré subit de plein fouet le choc des cultures et se trouve partagé entre la loyauté aux traditions du pays d’origine et l’adaptation à la culture du pays d’accueil. Il peut adopter différentes stratégies de survie : essayer de vivre dans le pays d’accueil comme il a toujours vécu, ou laisser derrière lui son ancien style de vie en adoptant celui du pays d’accueil, ou bricoler une solution personnelle entre les deux. En pratique, il est plus ou moins obligé de se conformer à la culture du pays d’accueil dans le monde du travail et dans sa vie de citoyen. Chez lui, cependant, il peut continuer à vivre comme dans son pays d’origine, et il a souvent la possibilité de retrouver une communauté de compatriotes pour l’accompagner dans sa vie de loisirs. Pour ses enfants, c’est différent : ils doivent composer entre les cultures de la maison, de l’école et du quartier.
Le résultat, c’est que les 1G et les 2G vivent souvent dans deux mondes radicalement différents, et cela crée des tensions au sein de la famille. La 2G a souvent pu bénéficier d’un niveau d’éducation de loin supérieur à celui de la 1G, et elle est tentée de mépriser ses aînés. Et dans la famille, l’éducation en France ne peut pas se passer comme au pays. Lorsque les enfants découvrent par leurs camarades d’école que les châtiments corporels sont interdits par la loi en France, par exemple, ils remettent en question les méthodes de leurs parents. Les parents qui pouvaient compter au pays sur la cohésion de la famille, sur le respect des anciens et sur le soutien de la communauté dans l’éducation des enfants, ne trouvent plus les mêmes appuis en France.
L’écartèlement entre deux cultures fait que l’intégration sociale de la 2G n’est pas forcément plus facile que celle de la 1G. Quelqu’un a dit : « Dessiner les trajectoires sociales des descendants d’immigrés est une entreprise très difficile((http://www.laurent-mucchielli.org/index.php?post/2012/01/20/Quel-sens-y-a-t-il-a-parler-de-generation-d-immigres, consulté le 24.09.18.)). » Le succès dans l’intégration n’est pas toujours là où on l’attendrait. « De nombreux descendants d’immigrés du Maghreb ont réussi économiquement sans faire de bruit, d’ailleurs plutôt mieux en moyenne que les descendants d’immigrés portugais((Ibid..)). » L’ascenseur social semble mieux fonctionner pour les filles, en règle générale, que pour les garçons, et la 3G fait preuve parfois de replis identitaires inattendus. Xavier Darcos, ministre de l’Éducation à l’époque, parle en 2003 de « l’insolence des immigrés arabo-musulmans de la troisième génération, qui ont du mal à s’insérer dans le monde...