Discernement des prophéties dans l’Église face aux données bibliques

Les dons de l'Esprit

Ouvrir la porte au prophétique dans l'Église peut faire peur : on craint forcément les dérives éventuelles. Nous avons tous en mémoire quelques mauvaises expériences dans ce domaine.

On pense à celui qui a prédit la fin du monde pour l'année dernière ou à ce couple qui s'est marié sur la base d'une soi-disant prophétie pour divorcer cinq ans et deux enfants plus tard. Et ne parlez pas à nos frères africains de tous ceux qui, chaque jour, créent leur Église sur la base d'une supposée nouvelle révélation. On se souvient aussi de nos cours d'Histoire de l'Église : des montanistes aux Mormons, les illuminés ont parcouru les siècles. Rien de nouveau sous le soleil, comme nous allons le constater dans l'article de Timothée Minard, adaptation d'un chapitre de son mémoire de Master.

Dans un précédent Cahier, il a plaidé pour une ouverture au charisme de la prophétie dans nos Églises. Maintenant, il poursuit sa réflexion en se penchant sur la question aussi inéluctable que pertinente de la pratique de la prophétie : comment discerner ? Comment mettre en oeuvre les données bibliques sur ce sujet ?

Le prophétisme est par nature difficile à gérer. Les auteurs bibliques sont bien conscients du risque. Dans l’Ancien Testament, les exemples de conflits entre les prophètes du Seigneur et les faux prophètes sont nombreux((Cf., par exemple, les lois du Dt 13.2-6 et 18.9-22 ; l’homme de Dieu et le vieux prophète :1 R 13 ; Élie et les prophètes de Baal :1 R 18 ; Michée et les prophètes d’Achab : 1 R 22 ; Jérémie et Hanania : Jr 28.)). Le Nouveau Testament ne cache pas non plus l’existence de faux prophètes qui détournent certains croyants de l’Évangile du Christ((Mt 7.15-23 ; 24.11, 23-25 ; Ac 13.6-12 ; 1 Jn 4.1-6 ; Ap 2.20 ; 16.13 ; 19.20 ; 20.10.)). Malgré tout, le Nouveau Testament encourage la pratique de la prophétie dans l’Église. Bien plus, il la présente comme une nécessité ! D’une part, cela fait partie de son identité : par définition, l’Église est un peuple composé de prophètes (Mt 10.40-42 ; Ac 2 ; 1 Co 14 ; Ap 11). D’autre part, le Nouveau Testament souligne le rôle de la prophétie dans la croissance qualitative et quantitative de l’Église((Le passage le plus pertinent sur ce point se trouve dans 1 Corinthiens 14. Éphésiens 4.11-14 va dans le même sens. Dans les Actes, c’est en tant que prophètes que Jude et Silas exhortent et forgent les frères d’Antioche : Ac 15.32. La première prophétie d’Agabus permet le soutien financier des frères de Judée par ceux d’Antioche : Ac 11.27-30 et donc le renforcement de la communion au sein de l’Église. La seconde prophétie d’Agabus fortifie Paul dans sa mission et permet à l’Église d’accepter les souffrances de Paul comme étant la volonté du Seigneur : Ac 21.10-14. Dans 1 Thessaloniciens 5.20-22, la prophétie bien discernée est présentée comme étant bonne. Elle a donc un effet positif sur ceux qui la prennent au sérieux. De même, dans l’Apocalypse, celui qui met en pratique l’exhortation prophétique est déclaré heureux : Ap 1.3 ; 22.7, 14. La prophétie de Jean a clairement un rôle dans la croissance qualitative de l’Église. Elle invite le croyant à la repentance et le pousse à la sanctification : Ap 2-3. De même, on observe le rôle de la prophétie dans l’accroissement quantitatif de l’Église. Dans les Actes, la prophétie participe à la mise en place de l’activité missionnaire. le témoignage marqué par la puissance de l’Esprit Saint a un caractère quasi-prophétique : Ac 1.8 ; cf. Ac 2 ; 4.8, 31 ; 6.8-10 ; 7.55 ; 13.9. Dans Actes 13.1-3, c’est une prophétie qui permet l’envoi en mission de Barrabas et Saul. Dans Actes 21.10-14, la prophétie d’Agabus conforte Paul dans sa mission, malgré les souffrances à venir. De même, dans l’Apocalypse, les témoins de Jésus sont présentés comme étant ses prophètes : Ap 11.)). La réponse du Nouveau Testament à la dérive prophétique n’est donc pas l’absence de prophétie, mais plutôt l’encouragement au discernement prophétique. C’est cette question que je souhaite aborder dans ce chapitre.

Dans un précédent article((La pratique de la prophétie dans l’Église d’aujourd’hui face aux données bibliques, Les Cahiers de l’École Pastorale n°80 (2ème trimestre 2011), p. 3-19.)), j’avais proposé une définition biblique de la prophétie. Je la préciserai ici : la prophétie chrétienne est l’acte de transmettre, sous la forme d’un message intelligible, une révélation inspirée par l’Esprit du Dieu de Jésus-Christ. C’est une définition de travail qui me semble bien correspondre à l’ensemble des données bibliques. Beaucoup d’Églises acceptent l’actualité de la pratique de la prophétie définie ainsi.

Elles acceptent encore aujourd’hui que des croyants puissent transmettre une parole inspirée. Mais une telle pratique fait face à un questionnement inévitable : comment savoir si ce qui est dit vient de Dieu ou pas ? Comment discerner une parole bien inspirée d’une prophétie mal placée ? Mon mémoire de Master cherchait notamment à montrer comment le Nouveau Testament répond à ces questions((Accueillir la prophétie dans l’Église, Essai de théologie biblique, mémoire de Master 2, sous la direction de François Lestang, soutenu à la Faculté de Théologie de l’Université Catholique de Lyon en juin 2012, 147 p.)). Je vais essayer ici de résumer le résultat de mes recherches sur la question du discernement prophétique((Il s’agit bien ici d’un résumé et il ne m’est pas possible de présenter les développements exégétiques que j’ai effectués dans mon mémoire. Le lecteur sera peut-être surpris de l’interprétation que je défends pour certains passages-clés : qu’il n’hésite pas à me contacter pour plus d’explications : timminard2@free.fr.)). J’y ajouterai quelques réflexions sur la pratique de la prophétie dans l’Église d’aujourd’hui.

Deux types de discernement

Lorsqu’il s’agit de synthétiser les données néotestamentaires sur ce point, il est nécessaire de distinguer deux phénomènes :

D’une part, certains textes mettent en garde contre des faux prophètes. Ceux-ci influencent l’Église mais ils sont clairement dénoncés comme n’étant pas de vrais chrétiens. Il s’agit alors de repérer ces usurpateurs et de les mettre au ban de la communauté. Ces textes nous aident à répondre à la question : comment savoir si celui qui se prétend prophète a effectivement reçu ce charisme de Dieu ?

D’autre part, certains textes évoquent un examen des prophéties dans le cadre d’une assemblée ecclésiale. Cette évaluation porte sur les prophéties et non sur le prophète. Ces textes nous aident à répondre à la question : comment savoir si une prétendue prophétie vient de Dieu ou pas ? Avant d’étudier plus en détail chacun de ces phénomènes et de voir quels en sont les ressorts théologiques, je propose de mettre en lumière les points communs à ces deux types de discernement prophétique.

1. Les caractéristiques communes au discernement prophétique

a) Le discernement est communautaire

La première caractéristique du discernement prophétique encouragé par le Nouveau Testament, c’est qu’il est une affaire communautaire :
– Les diverses mises en garde contre les faux prophètes sont toujours adressées à tous les croyants de manière générale (Mt 7.15 ; Mc 13.21-23 ; 2 P 2.1 ; 1 Jn 4.1 ; Ap 2.20).
– Les exemples des Actes montrent tous une démarche communautaire d’approbation ou de réaction face à la prophétie : c’est l’ensemble des disciples((Dans les Actes, le terme « disciple » (mathétès) désigne toujours les chrétiens de manière générale (cf. Ac 6.1, 2, 7 ; 9.1, 10, 19, 25, 26, 38 ; 11.26, etc.).)) d’Antioche qui décide d’envoyer une contribution financière suite à la prophétie d’Agabus (Ac 11.29) ; c’est l’Église d’Antioche tout entière qui jeûne, prie et envoie Saül et Barnabas suite à la parole de l’Esprit-Saint (Ac 13.2-3) ; ce sont tous les « frères » présents qui réagissent à l’annonce prophétique des souffrances de Paul (Ac 21.12).
– Même si ceux qui manifestent le « discernement des esprits » (1 Co 12.10) jouent peut-être un rôle particulier dans le discernement prophétique, celui-ci est préconisé par Paul comme une pratique communautaire (1 Co 14.29)((1 Corinthiens 14.29 : « Quant aux prophètes, que deux ou trois prennent la parole et que les autres discernent ». Certains commentateurs affirment que « les autres » sont les autres membres du groupe des prophètes, ceux-ci étant également ceux qui ont reçu le don du « discernement des esprits » (1 Co 12.10). Toutefois, dans 1 Corinthiens 12.10, Paul précise bien que le charisme de prophétie est donné à l’un et « le discernement des esprits à un autre ». De plus, il faudrait présumer que… l’exhortation de 1 Corinthiens 14.31 « vous pouvez tous prophétiser un par un », ne soit adressée qu’au groupe des prophètes, ce qui est loin d’être évident. Car si « tous peuvent prophétiser », comment « tous » ne pourraient-ils pas évaluer la prophétie ? Il est donc plus probable que les « autres » soient les autres membres de l’assemblée. Cela s’accorde bien avec le contexte de 1 Corinthiens 12 à 14 qui dénonce un certain élitisme spirituel. De plus, chez Paul, les exhortations au discernement sont généralement adressées à tous ses destinataires et non à un groupe particulier parmi eux (cf., par exemple, 1 Co 2.14-15 ; 6.1-3 ; 1 Th 5.20-21).)). De même, l’exhortation à l’examen des prophéties est adressée à l’ensemble de ses destinataires de Thessalonique (1 Th 5.21-22)((1 Thessaloniciens 5.21-22 : « Examinez toutes choses. Retenez le bon. Tenez-vous à l’écart de toute forme mauvaise ». Les commentateurs s’accordent généralement pour relier ces deux versets aux deux versets précédents qui évoquent la prophétie. L’examen de « toutes choses » concerne donc premièrement les prophéties.)).

– Enfin, 1 Jean 4.6 évoque un critère ecclésial pour le discernement prophétique : les faux prophètes sont reconnaissables au fait qu’ils « n’écoutent pas » le reste de la communauté chrétienne((1 Jean 4.6 : « Celui qui connaît Dieu nous écoute, celui qui n’est pas de Dieu ne nous écoute pas ». Certains commentateurs disent que le « nous » désigne ici les apôtres ou les responsables de la communauté (cf. le « nous » de 1 Jn 1.1-15). Toutefois, il est plus probable qu’il désigne l’ensemble des croyants de la communauté auxquels s’associe l’auteur : (1) L’expression « nous, nous sommes de Dieu » (v. 6) est parallèle à celle du verset 4 : « vous, vous êtes de Dieu ». Il semble naturel de lire le « nous » du verset 6 comme le groupe réunissant le « vous » du verset 4 auquel se joint l’auteur. (2) Le verset 6 termine avec cette affirmation : « C’est à cela que nous reconnaissons l’Esprit de la vérité et l’esprit de l’erreur ». Cette phrase forme une inclusion avec la formule introductive du verset 2 : « À ceci, vous reconnaissez l’Esprit de Dieu ». Il est évident que ceux qui « reconnaissent » au verset 6 sont les mêmes que ceux qui « reconnaissent » au verset 2, soit l’ensemble de la communauté. Le discernement est l’affaire de tous et pas seulement des responsables. (3) Le verset 7 continue à la première personne du pluriel et celle-ci y désigne clairement l’ensemble des destinataires de la lettre.)).

Cette unanimité des données est pour le moins surprenante. Nous pourrions nous attendre à ce que les responsables des Églises soient encouragés à jouer un rôle prépondérant dans le discernement prophétique. Pourtant, ce n’est pas le cas. Le discernement prophétique est, avant tout, une affaire communautaire.

D’un point de vue pratique, cela fait réfléchir. Dans beaucoup d’Églises charismatiques ou pentecôtistes, la responsabilité du discernement repose bien souvent sur le « magistère » du seul pasteur, voire des anciens. Le pasteur est parfois celui qui « filtre » les prophéties et permet – ou pas – qu’elles soient dites publiquement. Il est aussi celui qui intervient lorsque le prophète « dérape ».

Cela contraste avec la norme biblique...

Cet article est réservé à nos abonnés

Commandez votre exemplaire ou abonnez-vous pour poursuivre votre lecture !

Article précédent

Les qualités pour être ancien, selon Paul

Réservé abonnés
Article suivant

La discipline d’Église selon le Nouveau Testament : les cas

Réservé abonnés

Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#87 - 1er trimestre 2013

Voir le magazine

À lire dans Les dons de l'Esprit