Cet article, le premier d’une série de deux autour de la discipline selon le Nouveau Testament, examine certains cas de discipline d’Église dans les pages du Nouveau Testament. Il tente de distinguer quatre types d’offenses ayant conduit à des situations de discipline. À partir de ces cas, certains ponts entre la situation de l’Église apostolique et l’Église actuelle pourront être proposés, tout en montrant les difficultés et les limites de l’application de ces textes aujourd’hui. Le second article, à paraître dans un prochain numéro des Cahiers de l’École Pastorale, traitera plus spécifiquement des mesures disciplinaires mises en œuvre dans l’Église primitive, mais aussi et surtout des buts recherchés par de tels processus.
Il est étonnant de voir que dans le Nouveau Testament les cas de discipline soient assez rares. Il existe certes plusieurs passages évoquant la discipline d’Église, parfois de manière tout à fait explicite((Parmi les textes clés concernant la discipline dans le Nouveau Testament, nous trouvons : Romains 16.17 ; 1 Corinthiens 5.1-13 ; 16.22 ; 2 Corinthiens 13.1-2 ; Galates 6.1-5 ; 2 Thessaloniciens 3.6-15 ; 1 Timothée 1.18-20 ; 5.19-22 ; 2 Timothée 3.1-5 ; Tite 3.10-11. Il ne sera pas possible de tous les traiter dans ces pages.)), mais une véritable « théologie » de la discipline d’Église peut difficilement être construite sur leur base. De plus, il est parfois bon de rappeler que le Nouveau Testament n’est pas un manuel de casuistique prévoyant chaque cas et dictant aux chrétiens, et aux responsables de communautés chrétiennes, comment agir dans tel ou tel cas. Le Nouveau Testament témoigne avant tout de pratiques qui ont existé, mais qui ne peuvent ni ne doivent nécessairement être appliquées « telles quelles » aujourd’hui. C’est néanmoins sur la base de quelques textes néotestamentaires représentatifs que nous tenterons de présenter une vision d’ensemble de la pratique de la discipline. Ou plutôt… des pratiques de la discipline. En effet, dans l’Église primitive (déjà) une certaine diversité semble avoir existé, variant selon les cas, les contextes d’Églises, ou tout simplement selon les personnalités appelées à pratiquer la discipline. Il nous faudra donc résister à la tentation de l’uniformisation du témoignage néotestamentaire sur cette question, même si certains principes pourront, au cours de cette étude, être repérés.
I- LES CAS DE DISCIPLINE DANS LE NOUVEAU TESTAMENT
Il est possible de distinguer au moins quatre types de cas, quatre grandes catégories d’offenses ou de péchés ayant occasionné une procédure disciplinaire dans le Nouveau Testament : l’offense d’une personne envers une autre dans l’Église ; les fautes créant des divisions dans la communauté ; les fautes morales et les erreurs théologiques. Certes, comme nous le verrons, il existe entre ces catégories des liens profonds, parfois même de cause à effet, mais cette typologie, aussi simplifiée soit-elle, nous a paru utile pour engager la réflexion.
A. Les fautes d’individus chrétiens contre d’autres frères et sœurs
Jésus évoque les cas de conflits entre frères dans son Sermon sur la montagne, notamment quand il traite de la colère : « Si donc tu vas présenter ton offrande sur l’autel, et que là tu te souviennes que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande là, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande » (Matt. 5.23-24). C’est une demande très exigeante. Pour autant que nous le sachions, elle est rarement mise en pratique dans l’Église. On se dit bien souvent que la réconciliation attendra… Mais Jésus donne la priorité à la réconciliation par rapport au don financier. Dans la communauté, la réconciliation est bien plus importante, bien plus fondamentale, que sa santé financière.
Ce passage, vous l’aurez remarqué, sans être totalement hors sujet, n’est a priori pas tout à fait pertinent puisqu’il ne concerne pas spécifiquement la discipline d’Église mais plutôt l’autodiscipline. Mais justement, ce n’est pas si inintéressant. On pourrait dire, en effet, que la discipline d’Église, de manière générale, ne serait pas nécessaire si l’autodiscipline était davantage pratiquée. Utopique ou non, Jésus lui-même met cette idée en avant, et cela nous rappelle l’importance de l’enseignement, de la formation des membres de nos Églises. Non seulement la formation biblique et théologique, mais aussi la formation à la vie communautaire, au vivre-ensemble dans l’Église. On dit souvent qu’une des marques de l’Église véritable est la discipline mais n’oublions pas que la discipline n’est pas sa raison d’être. Elle est nécessaire parce que les membres ont des carences en termes de maîtrise de soi, mais surtout en termes d’autodiscipline. C’est ce qu’ils font ou pas, après avoir péché, qui nécessite la discipline dans l’Église….
Paul fait aussi référence à des conflits entre personnes dans diverses communautés chrétiennes. Par exemple, dans sa fameuse épître à Philémon qu’il écrit à cause du problème entre Philémon et son esclave Onésime. Nous ne savons rien de précis sur la faute commise par Onésime mais nous constatons que Paul encourage Philémon à ne plus le considérer simplement comme un esclave mais comme un frère en Christ. Ce qui est intéressant aussi dans l’intervention de Paul, c’est qu’il s’adresse à Philémon et à toute l’Église de Colosses : « Paul, prisonnier de Jésus-Christ, et le frère Timothée, à Philémon, notre collaborateur bien-aimé, à Appia, notre sœur, à Archippe, notre compagnon d’armes, et à l’Église qui est dans ta maison » (Phil. 1.1-2). Que doit-on en conclure ? Entre autres, qu’un conflit personnel ou qu’un péché contre un frère ou une sœur dans la communauté ne sont jamais totalement privés. Quand deux personnes se déchirent dans l’Église, c’est toute la communauté qui en est affectée. Ces conflits ne doivent donc jamais être sous-estimés. Dans un certain sens, ils concernent tout le monde.
Parfois, les conflits apparemment « privés » peuvent d’ailleurs prendre des dimensions aberrantes. Dans un contexte cette fois de discipline d’Église, Paul évoque ce qui se passe dans l’Église de Corinthe où des frères se sont tournés vers les autorités civiles ou judiciaires pour régler leurs conflits (1 Cor. 6.1-11). Là, des « différends » entre frères sont réglés à travers des procès « devant les injustes » (1 Cor. 6.1). Pour Paul, il s’agit d’une absurdité totale. Pourquoi ? Tout simplement parce ces autorités judiciaires sont illégitimes à ses yeux, incompétentes pour régler ces différends fraternels. Selon lui, l’Église sera un jour appelée à juger le monde et même les anges (6.2-3). Comment donc, dès aujourd’hui, se permet-elle de demander aux « injustes » de juger les problèmes qui existent au sein de la communauté ? Pour Paul cette situation est incohérente : c’est aux chrétiens eux-mêmes de prendre à bras le corps les difficultés relationnelles qui les accablent. Ces Corinthiens qui se croyaient « sages » (Paul ironise beaucoup là-dessus), étaient...