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Introduction
Le pasteur doit-il compter ses heures, se fixer des limites ? Doit-il distinguer sa vie privée de son ministère ? Et exerce-t-il un métier, ou faut-il nommer autrement son activité ? Ces questions, et d’autres du même genre, peuvent être perçues comme des réserves à l’égard de l’engagement du ministère, qui deviendrait alors un métier comme un autre, ou comme des signes d’une consécration limitée. Mais elles peuvent aussi, et c’est comme cela que nous allons les aborder, amener à un questionnement utile sur la notion de vocation, sur le ministère lui-même, sur l’organisation et les objectifs du travail pastoral, et donc sur des sujets importants et intéressants.
Un métier ?
On associe généralement ces questions à l’idée de « professionnalisation » du ministère, notion encouragée par les uns et contestée par les autres. Par professionnalisation, on entend notamment le fait que le ministère pastoral, dans le contexte complexe d’aujourd’hui, fait l’objet d’une réflexion et d’une gestion qui ressemble à certains égards à celles qui existent pour diverses professions comparables.
- Une formation initiale qui s’allonge (licence, master…) et qui s’affine, parfois complétée par d’autres compétences universitaires ou pratiques (psychologie, management, conseil conjugal…) ;
- Une formation continue qui se développe ;
- Des procédures de supervision ou d’accompagnement qui se créent (commissions des ministères, groupes de parole, groupes d’analyse de la pratique…), et qui traitent en particulier du cadre, du cahier des charges, des limites et de la définition du ministère pastoral.
Ceux qui s’opposent à cette tendance, et que l’on peut symboliser par le titre d’un ouvrage de John Piper : Brothers, We are not Professionals((John PIPER, Brothers, We’re Not Professionals. A Plea to Pastors for Radical Ministry, Nashville, B&H, 2013.)), font remarquer que la professionnalisation fait passer d’un ministère à un métier, d’une mentalité à une autre, d’une vocation spirituelle à une activité, avec des horaires de travail, un emploi du temps, un bureau, etc. Bref, que le statut biblique du pasteur ne peut rien avoir en commun avec les modèles actuels de ce qu’on appelle « métier ».
De l’autre côté, on fait valoir que les oppositions que l’on déduit de la professionnalisation sont artificielles, que les difficultés des pasteurs sont réelles, et doivent être traitées, et que les pasteurs ont besoin d’une réflexion distanciée sur leur pratique et sur leur fonctionnement((Voir Lucie BARDIAU-HUYS, « L’évolution de la recherche autour du malaise pastoral et la professionnalisation de ce ministère », Théologie évangélique 14/1, 2015, p. 1-23, pour des réflexions précises et documentées à ce propos.)).
En fait, si l’on évite les versions extrêmes des deux propositions, ces deux orientations ne sont pas nécessairement incompatibles et dans tous les cas s’interrogent mutuellement. Les traits de professionnalisation, par exemple la formation, n’empêchent pas qu’on affirme une conception spirituelle du ministère pastoral. Les caractéristiques prophétiques du ministère, l’esprit de service ou la consécration ne disparaissent pas si l’on fixe un cadre. Le professionnalisme, qui permet au pasteur d’affûter ses « outils » de travail et ses compétences, qui l’incite à inscrire son action dans la durée, n’est pas en contradiction avec la théologie mais avec l’amateurisme. Le caractère de mission spirituelle du ministère, avec son rapport à Dieu, son action d’annonce de l’Évangile, ne s’oppose pas à la compétence mais à la banalisation du ministère. Ceci dit, chaque définition présente ses inconvénients. Et le débat est ouvert…
Une vocation ?
Les données théologiques sont assez claires : le ministère est bien une vocation. Il s’effectue en réponse à l’appel de Dieu, après reconnaissance de cet appel par l’Église. Les exemples bibliques ne manquent pas, mais, plus généralement, la liste des ministères et charismes de 1 Corinthiens 12 (v.28) exprime ainsi l’origine divine des ministères : « Dieu a placé dans l’Église » des apôtres, prophètes, etc. (voir aussi Ac 20.28 ; Ep 4.11 ; 1 P 5.2).
Cette initiative divine n’empêche pas que l’on puisse « aspirer » au ministère (« si quelqu’un aspire à la charge d’épiscope… », 1 Tm 3.1), mais à cette « aspiration » relève, dans les épîtres pastorales, des critères de reconnaissance des ministères (1 Tm 3 ; Tt 2). Ces critères, qu’on peut aussi repérer dans les autres épîtres de Paul, visent à discerner dans le désir de la personne l’action divine.
À côté des critères liés à la fonction, aux dons et aux compétences propres au ministère, les épîtres pastorales proposent d’autres éléments qu’on pourrait résumer ainsi : la capacité de relation avec les autres ; des « qualités » spirituelles (qu’on attend d’ailleurs de tous les croyants) ; la capacité à vivre dans la société qui nous entoure ; le sens de l’Église.
La façon dont naît cette vocation et dont l’Église la reconnaît n’est pas explicitée dans le Nouveau Testament, mais le principe est posé. La reconnaissance de la vocation s’appuie sur un « être » et un « faire » déjà en cours (1 Tm 3.10) : la qualité des personnes et du ministère pratiqué est reconnue, sur la base, et de la formation acquise, et de la manière dont elle est mise en pratique. D’où les années probatoires, le proposanat ou le stage que mettent en place les Églises.
Cette notion de vocation – le ministère comme appel divin – fait du pastorat une activité...