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Le leadership est un de ces mots flous auquel on attribue un grand nombre de définitions et qui, pour couronner le tout, n’est pas traduisible dans la langue de Molière.
Mais si les définitions varient, ce sont les histoires de nos héros qui mettent en lumière notre culture du leadership et nous révèlent une définition implicite. Ces histoires nous racontent les succès de chrétiens qui, avec l’aide de Dieu, ont bâti de grands ministères. Les récits ont leurs variations, nos héros n’ont pas tous les mêmes qualités et parcours. Mais nous recherchons, dans leurs expériences, la voie à suivre pour exercer nos propres responsabilités avec succès. Un bon leader, selon ces histoires, est celui qui reçoit un appel de Dieu, une vision. Par les qualités que Dieu reconnaît en lui, il mobilise et organise le peuple de Dieu ; par sa vie, il fait une différence et permet le succès de l’entreprise. Parfois, Dieu se manifeste clairement, d’autres fois, il est beaucoup plus discret.
Quel que soit notre modèle de leadership, nous recherchons les éléments bibliques le justifiant, prenant en exemple ceux correspondant à notre conception du succès. Aussi, la littérature chrétienne sur le leadership s’intéressera-t-elle beaucoup à Néhémie, mais passera sous silence Jérémie. C’est pourquoi il est important de confronter nos modèles de leadership à la lumière de la théologie biblique. Malgré des histoires et des contextes très différents, quelle est la mission commune des leaders dont la Bible nous parle ? Quelle vision les anime ? Comment mesurer leur succès ? Autant de questions auxquelles la Bible apporte des réponses, parfois étonnantes…
A. La Genèse du leadership
Les deux premiers chapitres de la Genèse nous présentent Dieu créant l’ordre et la vie à partir du chaos. Dans cet ordre créationnel, l’être humain tient un rôle privilégié. Il est créé « en l’image de Dieu((Si l’image de Dieu est un titre réservé dans les sociétés mésopotamienne et égyptienne pour le roi ou certains dignitaires afin de justifier leur autorité et leurs privilèges, la Genèse utilise ce titre pour décrire simplement l’humain. Nous sommes tous de lignée royale et sommes ainsi tous appelés à exercer l’autorité que Dieu nous a donnée pour accomplir notre mission au service de la vie (Gn 1.28).)) » . L’homme est ainsi défini dans sa relation avec Dieu, dont il reçoit la gouvernance sur la création en tant que son représentant. La Genèse introduit ainsi les premiers concepts du leadership de l’être humain sur la création.
Tout d’abord, la Genèse souligne que c’est de la relation de l’homme et de la femme que la vie se multipliera sur la terre. L’être humain n’est ni autosuffisant, ni indépendant, il a besoin d’un vis-à-vis, et il est un être limité. Ses limites, qu’il vit comme grâce de Dieu((La louange d’Adam à la découverte d’Ève exprime bien son amour pour la limite établie par Dieu. Voir Dietrich BONHOEFFER, Création et chute : exégèse théologique de Genèse 1-3, Paris, Bayard Jeunesse, 2006, p. 78-79.)), deviennent un lieu de fécondité. Le leader n’est donc pas appelé à être un surhomme, un être à part, mais une personne qui voit dans ses limites un cadeau de Dieu, un lieu d’altérité rendant possible l’existence et l’épanouissement de son prochain. Le leadership s’exprime ainsi par l’amour du prochain, dans un cadre relationnel et communautaire.
Ensuite, l’être humain gouverne sur la terre en tant qu’imitateur d’un Dieu bienveillant, dans le souci de garder et de cultiver le jardin de la création (Gn 2.15). Ce jardin n’est pas un jardin « magique » : le leadership humain n’est pas que contemplatif, mais il s’exerce par le développement de sa sagesse et de son savoir-faire((Cette vérité s’oppose à beaucoup de critiques que nous pouvons recevoir en tant que responsables d’Églises, de ne pas être assez spirituels. Si la prière est importante dans notre leadership, elle ne dévalorise ni n’annule l’importance du savoir-faire que le leader doit mettre en œuvre, afin de prendre soin de la communauté que Dieu lui confie.)).
En effet, l’ordre dans lequel la vie s’épanouit a besoin d’un gardien, et c’est là le travail passionnant que Dieu nous confie. Nous devons donc exercer notre leadership avec du savoir-faire et du discernement, dans le but de prendre soin de tout le potentiel de fécondité que Dieu a mis dans le lieu où il nous place.
Nous ne sommes pas pour autant esclaves de ce travail, nous n’accomplissons pas « notre humanité dans la relation au monde que nous transformons((Henri BLOCHER, Révélation des origines : le début de la Genèse, Lausanne, Presses bibliques universitaires, 2001, p. 49.)) ». Bien au contraire, la Genèse nous invite à jouir pleinement de ce monde, le sabbat nous rappelant que c’est Dieu qui est la source de la vie, et l’objet de notre louange. Cet écosystème fécond dépend donc de la soumission de l’homme à la Parole et au cadre que Dieu lui donne.
Ainsi, le leadership de l’homme a pour but de prendre soin et d’entretenir le cadre propice à la vie. Il s’exprime dans sa capacité à garder, à prendre soin, et à être serviteur de la vie que Dieu a suscitée dans son environnement. Son succès, il le mesurera dans la fécondité du lieu, bénédiction accordée par Dieu.
La chute : premier échec du leadership humain
L’histoire continue et nous relate dramatiquement le premier échec de l’homme dans l’exercice de son leadership. Adam et Ève auraient pu dominer sur le serpent avec l’autorité que Dieu leur avait conférée. Ils auraient pu soumettre le serpent à la Parole de Dieu. Mais l’être humain succombe à la promesse du serpent de devenir comme Dieu. Au lieu de tirer sa vie de la Parole de Dieu, l’homme fait le choix de la lier « aux profondeurs de sa propre science((BONHOEFFER, op. cit., p. 90.)) ». Ce premier échec du leadership de l’homme renverse l’ordre créationnel. Celui qui dominait est maintenant dominé.
L’homme au centre
L’homme a franchi la limite. Il est désormais le centre de sa vie, et c’est en lui-même qu’il trouvera la source de la vie et non plus dans la Parole de Dieu((Ibid, p. 91.)). Désormais bien seul, il a peur du regard de l’autre, qui le renvoie constamment à sa condition limitée de créature et à son besoin d’un vis-à-vis((Henri Blocher explique très bien les implications du péché sur la sexualité humaine. « La sexualité prêche : ‘Il n’est pas bon que l’homme soit seul’, et veut ouvrir l’existence. C’est le message directement contraire au vœu fondamental du péché : l’autonomie, la suffisance.
L’homme qui veut être comme Dieu a honte de ce rappel visible en son corps qu’il ne se suffit pas à lui-même. » BLOCHER, op. cit., p. 172-73. Il n’est dès lors pas surprenant de découvrir comment les hommes en situation de pouvoir sont particulièrement sujets à des tentations dans le domaine de la sexualité et à des pratiques qui pervertissent les relations sexuelles pour utiliser l’autre comme un objet et non comme un vis-à-vis.)).
Ainsi, dans ce monde déchu, l’homme cherche à s’aménager un cadre dont il est la source et le centre, le leadership devenant bien souvent un élément important du culte de l’homme-dieu. Le leader conquiert les cœurs par sa capacité à « combler » les désirs de sécurité, les besoins d’espérance et d’amour. Mais c’est là un leadership tristement solitaire. La relation sincère et vulnérable de l’amour n’est plus possible, car elle vient inévitablement infirmer les prétentions surhumaines.
Le péché rend difficile la tâche de garder le cadre propice à la vie
Privés de la véritable source de la vie, nous sommes bien démunis face à nos ambitions : la mort ayant fait son apparition dans la création, notre travail pour la conservation du cadre propice à la vie devient pénible et difficile (Gn 3.17-19).
Quel pasteur ou responsable d’œuvre ne fait pas au quotidien l’expérience de ce tourment ? Qui n’a jamais soupiré au regard du nombre de problèmes, de conflits à résoudre pour maintenir la communauté comme un lieu favorable à l’expansion de la vie ? Qui n’a jamais pleuré, impuissant, à la vue de vies brisées par le péché, à la vue de ces personnes en qui nous discernions tant de possibilités, mais qui font des choix mortifères ?
Si cela ne suffisait pas, nous devons faire ce travail tout en parant les attaques qui nous sont adressées, survenant de l’intérieur comme de l’extérieur. La culture actuelle du leadership nous oblige même à le vivre dans un environnement d’attentes inhumaines, environnement qui nous offre la possibilité si alléchante, mais tragique, de prendre la place du centre. Celle d’être un dieu, et de devenir nous-mêmes « la source de vie » de notre communauté.
Dans ce monde où la mort prend tant de formes et d’expressions différentes, quelle tâche exténuante de garder et de prendre soin du cadre propice à la vie ! Il est si facile de se retrouver découragé par tout ce travail laborieux d’accompagnement, de gestion de conflits ou de personnes difficiles. Alors que nous aimerions voir les projets avancer plus vite, n’oublions pas que ce travail de soin patient et de maintien d’un cadre propice à la vie est au cœur de...