L’autorité du pasteur dans l’Église

Ministère pastoral
NULL

« Qui est le plus grand ? », telle est la question mesquine qui, pour la deuxième fois, agite les disciples (Lc 9.46) et qui a pour enjeu la désignation de celui qui a autorité dans le groupe. Eu égard au contexte – l’annonce de la mort et de la trahison de Jésus – la querelle peut nous paraître déplacée. Mais en la matière nous n’avons rien à envier aux douze : les disputes relatives au pouvoir jalonnent l’histoire de l’Église en général et celle de nos Églises évangéliques en particulier. Bien des divisions aux motifs apparemment « spirituels » cachent en fait des querelles de personnes et une certaine lutte pour le pouvoir. Pourquoi de telles disputes à propos de l’autorité ? Sinon parce que nous abordons la question de la manière à la fois la plus courante et la plus mauvaise qui soit : nous lions l’autorité à la grandeur et nous nous mesurons sans cesse aux autres à ce propos. C’est ainsi que, dans l’Église, chacun est tenté de voir midi à sa porte : tel croit à son autorité en raison de sa force de caractère, tel autre la suppose à la mesure de ses contributions financières, tel autre enfin la prétend proportionnelle à sa réussite professionnelle ou à sa position sociale… Jésus récuse une telle conception de l’autorité et la dit comparable à ce qui se passe dans le monde (Lc 22.25). Pour lui, l’autorité n’est pas affaire de grandeur affichée, mais de service humble et concret.

Avant d’aller au cœur du sujet, un détour par des questions de méthode s’impose. En effet, de trop nombreux anciens et pasteurs errent en la matière en faisant appel à des textes bibliques qui ne s’appliquent pas à leur situation.

A. Le Nouveau Testament d’abord

En ce qui concerne l’autorité du pasteur dans l’Église, le document de référence est le Nouveau Testament. Faire appel en la matière aux récits ou aux lois de l’Ancien Testament n’est pas sans difficulté, et parfois même sans danger, si aucun effort d’interprétation approprié n’est effectué. L’Écriture, elle-même, se présente comme un document double, Ancien Testament et Nouveau Testament, qui correspond à une distinction d’alliance : ancienne et nouvelle, témoignant, elles-mêmes, d’étapes différentes dans le plan de Dieu.

Le Nouveau Testament plus que l’Ancien Testament

C’est une chose que nous avons généralement bien comprise quand il s’agit du salut. Nous tenons pour acquis, en raison de l’enseignement de l’Épître aux Hébreux, l’inanité actuelle du système sacrificiel de l’Ancienne Alliance, parce que remplacé et accompli par le sacrifice unique, parfait et éternel de Jésus à la croix. Nous acceptons aussi la manière différente qu’a le Saint-Esprit d’opérer dans les cœurs : accordé avec parcimonie et par anticipation de l’œuvre du Christ sous l’Ancienne Alliance, il a été répandu depuis la Pentecôte avec abondance et de façon universelle sur tous ceux qui croient((Les expressions « avec parcimonie et par anticipation » et « avec abondance et de façon universelle » résument l’étude détaillée et convaincante de mon collègue Sylvain ROMEROWSKI, L’œuvre du Saint-Esprit dans l’histoire du salut, Charols, Excelsis, 2005.))… et l’on pourrait multiplier les exemples de distinction.

Or, curieusement, certains oublient cette distinction quand il s’agit de l’Église, de son fonctionnement, des ministres qui la composent et de l’autorité qui s’y exerce. Il ne me semble pas légitime d’assimiler sans autre qualificatif l’Église à Israël. Bien évidemment, l’un et l’autre sont liés puisque tous deux objets du plan de salut de Dieu – mais ils ne sont pas identiques. Israël est une nation avec une culture définie, des contraintes géopolitiques… L’Église est une réalité spirituelle qui transcende les cultures et se joue des frontières. Vouloir appliquer à l’Église le système de fonctionnement de la théocratie (finalement malheureuse) qu’a été Israël, ou pis de sa monarchie, c’est faire de l’Église un État – ce qu’elle n’est pas et ne sera jamais sans renoncer à son identité spirituelle. Dans la même veine, je crois abusif de défendre l’autorité d’un ministre sur la seule base d’un exemple vétérotestamentaire. J’ai ainsi entendu un pasteur se comparer à Élie et déclarer que les chrétiens étaient à son service comme Élisée et les cinquante fils de prophètes étaient au service d’Élie !

Dans tous les cas, il sera donc sage de fonder sa théologie de l’Église et de son fonctionnement sur le Nouveau Testament et d’utiliser l’Ancien Testament avec circonspection, selon les indications qu’en donne le Nouveau Testament lui-même.

Tout le Nouveau Testament

Une fois ce premier principe acquis, il est nécessaire d’en observer un deuxième : se référer dans l’étude du sujet à tout le Nouveau Testament et pas seulement à une partie.

Pour des raisons aussi diverses que la paresse, le choix délibéré ou la mauvaise foi, nous sommes tentés de nous en tenir à quelques textes commodes et à négliger les autres. Les uns ne voient l’Église véritable que dans le récit des Actes, d’autres privilégient les lettres de Paul dans ce qu’elles ont de disciplinaire (parce que cela correspond à un trait de leur caractère), d’autres encore ne veulent y voir que l’enseignement sur la liberté chrétienne (jusqu’à trier ce qui est « paulinien » de ce qui ne l’est pas) … Nous devons résister à cette tentation, faire preuve d’honnêteté intellectuelle et surtout de respect pour la richesse du conseil de Dieu inscrit dans sa Parole.

Une saine interprétation de l’Écriture consiste à rassembler, autant que faire se peut, toutes les données sur un même sujet pour tenter de les harmoniser (la partie par le tout et non l’inverse). Si vous vous livrez à cet exercice en ce qui concerne l’autorité dans l’Église, c’est-à-dire en étudiant pour une bonne part les questions de structures et de fonctionnement de l’Église, vous serez frappés par la diversité des indications qui témoignent de la liberté que Dieu a laissée à son Église – inspirée par l’Esprit – pour s’adapter aux cultures de tous les lieux et de tous les temps. Autant l’Ancien Testament codifie avec minutie la vie cultuelle des Israélites, le fonctionnement du Tabernacle et du Temple qui lui succédera, autant le Nouveau Testament se limite à des indications sommaires sur les aspects formels de la vie de l’Église. La mise en place de structures et de règles de fonctionnement adaptées à nos circonstances est laissée, non pas à notre arbitraire, mais à notre sagesse éclairée par le Saint-Esprit. Une étude attentive de tout le Nouveau Testament sur ce sujet nous évitera d’être trop dogmatiques quant aux solutions que nous avons adoptées et trop critique quant aux solutions qu’ont adoptées d’autres communautés chrétiennes.

Rien que le Nouveau Testament

Troisième et dernier principe à prendre en compte dans une étude de ce type : éviter d’aborder le Nouveau Testament avec la conviction que nous avons déjà la bonne réponse, que la tradition ecclésiastique à laquelle nous appartenons est éminemment biblique et qu’au fond, nous n’avons plus rien à apprendre, juste à trouver quelques textes qui confirmeront nos a priori. Agir de la sorte est la meilleure manière de ne pas progresser. C’est, de plus, manquer singulièrement d’humilité. Qui peut croire que son Église échappe totalement à l’installation de « traditions humaines » (dans le sens péjoratif) et n’a jamais besoin d’être réformée par la Parole et par l’Esprit ? Pour entendre l’Écriture, nous devons nous efforcer de n’écouter qu’elle en faisant abstraction de notre héritage et de notre culture. Mais restons humbles : c’est en pratique très difficile. Mon arrière-plan me rend sensible à certains accents du Nouveau Testament plus qu’à d’autres. Je ne peux m’empêcher d’aborder la question de l’autorité dans l’Église avec ma tradition baptiste et avec toute une culture de citoyen d’un pays démocratique. Un frère camerounais, récemment sorti de l’animisme et vivant dans un pays où la culture politique est celle du parti unique, verrait les choses sous un angle sensiblement différent. J’ai vécu deux ans au Nord-Cameroun où j’admettais alors volontiers que les jeunes réagissent à mon enseignement, posent des questions et lancent des débats sur tel ou tel sujet. Par contre, devant les mêmes attitudes, un ancien d’une Église camerounaise se crispait parce qu’il tendait à considérer qu’il s’agissait d’une forme d’insoumission et vivait cela comme une menace. En abordant le Nouveau Testament sur le sujet de l’autorité, il nous faut donc faire preuve d’humilité et rester conscients des limites de notre appréciation, y compris quand, comme c’est mon cas, on enseigne la théologie pratique dans un institut biblique.

B. L’autorité dans l’Église : les données du Nouveau Testament

Nous nous pencherons successivement sur le fondement de l’autorité (d’où vient-elle ?), sur son fonctionnement (qui est appelé à l’exercer ?), et enfin sur ses caractéristiques (quelles sont les qualités d’une saine autorité) ?

Son fondement : une autorité déléguée

L’examen attentif des textes nous conduit d’emblée à un constat massif : l’autorité est une prérogative divine, elle n’appartient jamais aux hommes qui l’exercent, quand bien même ils ignorent ou méprisent Dieu.

Jésus l’a dit de façon saisissante à Pilate qui le menaçait de son pouvoir : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en haut...

Cet article est réservé à nos abonnés

Commandez votre exemplaire ou abonnez-vous pour poursuivre votre lecture !

Article précédent

Le pasteur, un théologien

Réservé abonnés
Article suivant

Pour un leadership centré sur Dieu

Réservé abonnés

Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#20 - Février 2020

Voir le magazine

À lire dans Ministère pastoral