Comment développer l’intégration dans les Églises ? Réflexions bibliques et perspectives actuelles sur l’intégration

Diversité culturelle
Dans une société sans cesse brassée, l’intégration est une préoccupation largement partagée, en politique comme dans l’Église. Convaincu que l'Église est appelée à plus que la simple intégration, l’auteur propose le concept « d’intégration+ », qu’il définit en s’appuyant sur deux textes clé. L’intégration+ est ensuite mise en pratique, à travers six stratégies qu’il tire du Nouveau Testament et qui peuvent être appliquées dans l’Église aujourd’hui.

En 2011, en vue de l’élection présidentielle de l’année suivante, la candidate Éva Joly a publié un vidéoclip intitulé « La France résonne de tous les accents du monde((http://www.youtube.com/watch?v=idk0jZhQTxY [consulté le 29 octobre 2021].)) »  que j’invite à visionner. Je précise que je n’ai pas nécessairement voté pour Éva Joly lors du premier tour de cette élection.

On y découvre un bel exemple d’intégration : des accents différents sont compatibles avec une langue commune, le français en l’occurrence. En théorie, tous les accents sont acceptés en France, même si, dans les faits, des personnes ayant tel ou tel accent peuvent être victimes de discrimination. Pourquoi ? Parce que l’accent des autres semble étrange, voire étranger, parce que l’on pense souvent ne pas avoir soi-même d’accent !

I. Qu’est-ce que l’intégration ?

Le mot « intégration » est utilisé dans les domaines de la sociologie et de la politique. En voici une définition :

« L’intégration consiste à susciter la participation active à la société tout entière de l’ensemble des femmes et des hommes appelés à vivre durablement sur notre sol en acceptant sans arrière-pensée que subsistent des spécificités notamment culturelles, mais en mettant l’accent sur les ressemblances et les convergences dans l’égalité des droits et des devoirs, afin d’assurer la cohésion de notre tissu social((Haut Conseil à l’intégration, L’intégration à la française, Paris, Union Générale des Éditions 10-18, 1993.)). »

De cette définition, je souligne trois aspects. D’abord, l’intégration, c’est l’affaire de tous, pas seulement des nouveaux venus ou des immigrés. Ensuite, l’intégration implique une tension entre, d’une part, une égalité légale de droits et de devoirs et, d’autre part, des différences culturelles. Enfin, l’intégration a pour but la cohésion sociale.

L’intégration constitue un modèle de société, une manière de vivre ensemble, parmi d’autres. Il s’oppose à deux autres modèles : l’assimilation d’une part (au sens d’une uniformisation culturelle), le communautarisme d’autre part (au sens de revendications de groupes culturels ou politiques particuliers remettant en cause l’égalité de droits et de devoirs).

Le concept d’intégration est porteur d’une originalité, absente des deux autres modèles : il s’agit d’un processus bilatéral. Un processus implique des paliers ou des degrés dans l’intégration, qui ne se fait donc pas du jour au lendemain, mais demande du temps. Un processus bilatéral, c’est-à-dire que si les nouveaux venus doivent faire leur part pour s’intégrer dans un pays, la société et les autochtones doivent également faire leur part pour intégrer les nouveaux. Selon le modèle de l’assimilation, les nouveaux venus seuls doivent s’adapter au groupe ; selon le modèle communautariste, la société dans son ensemble doit accepter des groupes particuliers, voire très particuliers…

Ces réflexions sur les modèles d’« intégration », d’« assimilation » ou de « communautarisme » dans un pays invitent à s’interroger sur les Églises : fonctionnent-elles, en théorie ou de fait, plutôt selon le modèle de l’assimilation, du communautarisme ou de l’intégration ?

II. Fondements bibliques de l’intégration+

Le mot « intégration » n’est pas présent en grec ou en hébreu dans les Écritures. Mais le Nouveau Testament a beaucoup à dire sur le vivre-ensemble au sein de l’Église. En fait, la vocation et la nature de l’Église surpassent le modèle de l’intégration, et j’en parlerai comme une intégration+.

Deux textes fondateurs décrivant eux-mêmes des événements fondateurs peuvent être invoqués.

1. La Pentecôte (Ac 2.1-11)

Le groupe des apôtres, avec les 120 probablement (cf. Ac 1.15 et la mention en 2.1 de « tous »), tous Juifs de Judée-Galilée, se mettent « à parler en d’autres langues » (2.4), miracle opéré par le Saint-Esprit. Les Juifs issus de la diaspora qui accourent et les entendent sont les témoins du phénomène : ces Juifs du pays se mettent à parler les langues de Juifs et de prosélytes en provenance de 14 lieux ou régions au moins, de tous les points cardinaux du monde connu alors. Les Juifs du pays parlent donc les diverses langues des Juifs de la diaspora. Grâce au Saint-Esprit, ils parlent la langue des autres et les autres comprennent((Certains exégètes estiment que le récit de la Pentecôte décrit un miracle de l’écoute : les juifs du pays émettent des sons (à la manière du parler en langues dans l’Église de Corinthe) que les juifs de la diaspora reçoivent comme un message dans leur propre langue. D’autres exégètes penchent plutôt pour un miracle de la parole (Ac 2.4) : les juifs du pays parlent effectivement en d’autres langues que l’araméen ou l’hébreu. Peut-être faut-il considérer l’événement décrit comme un miracle de la parole et de l’écoute, vu l’insistance à trois reprises de Luc sur les deux aspects (Ac 2.6-11). Le double miracle rejoint le processus bilatéral que demande le modèle de l’intégration, cf. supra.)) !

Le signe de la Pentecôte s’oppose au récit de la tour de Babel qui représente le modèle de l’assimilation : tous doivent être pareils. Le signe de la Pentecôte ne correspond pas non plus au résultat de Babel jugée par Dieu, à savoir des communautés et des groupes séparés par les langues et qui ne se comprennent pas (communautarisme). Le signe de la Pentecôte représente l’entrée dans la langue et la culture de l’autre, grâce à la foi au Christ et à son Esprit. Ce signe va plus loin que le modèle de l’intégration, puisqu’il permet la multiculturalité, vers la transculturalité : c’est l’intégration+.

Si on appliquait le modèle de l’intégration à la française au récit de la Pentecôte, les visiteurs apprendraient l’araméen pour s’adapter au groupe local. Dans le récit de la Pentecôte au contraire, le groupe local se met à parler la langue des gens de passage ! Pour les Juifs du pays, il s’agit d’un « décentrement » de soi, d’un dépassement de leur identité fermée pour s’ouvrir à l’identité et à la...

Cet article est réservé à nos abonnés

Commandez votre exemplaire ou abonnez-vous pour poursuivre votre lecture !

Article précédent

Enseigner et former dans les pas du Maître

Réservé abonnés
Article suivant

La « formation ministérielle » : un des enjeux de la formation théologique pour le monde évangélique

Lecture libre

Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#122 - Octobre 2021

Voir le magazine

À lire dans Diversité culturelle