Hébreux 2.5-18 : l’identité humaine à la lumière de Christ

Spiritualité

« Qu'est-ce que l'homme ? » Cette interrogation du psaume 8, garde toute sa pertinence en modernité tardive. En appliquant cette interrogation à Jésus-Christ, le chapitre 2 d’Hébreux oriente notre regard vers celui qui est l'homme par excellence. Sans prétendre à l’exhaustivité, le présent texte s’attelle à mettre en lumière sept facettes de l’éclairage christologique pour l'identité humaine, avec leurs implications pour le chrétien personnellement et pour la vie en Église((Le texte est issu de l’exposé que j’ai donné au Forum de l’IBN le 19 octobre 2024 à Nogent-sur-Marne. Un extrait bref, basé sur le point 5 ci-dessous a été publié, ensemble avec d’autres conférences du Forum, dans Rachel VAUGHAN, sous dir., « L’IA Dangers et promesses », Croire et Lire, 2025, pp.92-99. Je remercie Éliette Gaiblet de m’avoir assistée pour la relecture de l’article.)).

Introduction

« Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ?
Qu’est-ce que le fils d’homme, pour que tu t’occupes de lui ?
Tu l’as fait un peu inférieur aux anges,
tu l’as couronné de gloire et d’honneur,
tu as tout mis sous ses pieds. » Hé 2.6-8((Sauf indication contraire, les citations bibliques sont tirées de la NBS.))

L’interrogation sur l’identité est devenue prégnante pour nos contemporains. Elle porte à la fois sur l’humanité prise dans son ensemble et sur l’identité propre de chacun. Les études comportementales et la génétique ont mis au jour des continuités surprenantes entre les mondes animal et humain, de sorte que des définitions traditionnelles de ce qui fait l’homme sont remises en cause. En ce qui concerne l’« individu » ultra-moderne, il ne reçoit pas non plus son identité de sa place dans la lignée et dans le groupe, mais se voit mis au défi de construire sa propre identité.

Pourtant, l’interrogation de ce qui définit l’homme n’est pas nouvelle. Déjà le psaume 8 pose avec insistance la question : « Qu’est-ce que l’homme ? » L’épître aux Hébreux fait écho à la question, en citant le psaume d’après la Septante, comme c’est le cas de pratiquement toutes les citations vétérotestamentaires dans l’épître((Au v.7, « anges » traduit l’hébreu elohim, interprété par la Septante comme la sphère du divin auquel sont associés les anges. Au v.7, et 9, le grec brachu, traduit l’hébreu me’at, qui, dans le contexte du psaume 8, a une valeur spatio-hiérarchique (« un peu inférieur »). Le mot grec dans Hébreux 2 peut avoir ce même sens, ou un sens temporel (« pour un peu de temps »). Les traductions modernes hésitent (Samuel BÉNÉTREAU, L’Épître aux Hébreux, coll. Commentaire Évangélique de la Bible, Vaux-sur-Seine, Édifac, tome 1, 1990, pp.112s). De fait, il est possible de maintenir le sens spatio-hiérarchique, qui est placé dans une perspective temporelle, avec le déroulement de l’histoire du salut.)). Bien entendu, il ne s’agit pas de confondre les horizons antique et (ultra-)moderne dans lesquels la question surgit. Il n’empêche que nous avons intérêt à nous mettre à l’écoute des auteurs inspirés quand ils réfléchissent à cette question fondamentale de savoir qui nous, en tant qu’humains, sommes.

En citant le psaume 8, l’auteur l’applique au Christ : l’« homme » dont parle le psaume n’est autre que le Fils de Dieu devenu Fils de l’homme. Si l’épître a établi, au chapitre 1, la supériorité de Christ sur les anges en tant que Dieu, il s’attache maintenant à montrer la même supériorité en vertu de son humanité.

La lecture christologique du psaume 8 que l’auteur des Hébreux entreprend, a de quoi surprendre. Quand on lit le psaume, ce sont d’abord les allusions au premier récit de la création qui sautent aux yeux((S. BÉNÉTREAU, op. cit., pp.109-111, fait ressortir la subtilité de la démarche de l’auteur, qui n’oublie pas le contexte premier du psaume.)). Dans son premier contexte, le psaume parle de la vocation glorieuse de l’homme dans la création, vocation à laquelle l’homme a failli par son péché. L’interprétation christologique du psaume dans l’épître aux Hébreux se justifie par le fait que Christ est le nouvel Adam. Discerner en Christ le second et dernier Adam est un thème cher à Paul (Rm 5.14-21 ; 1 Co 15.21-23,45-49), qu’il a probablement repris d’une tradition encore plus ancienne. Ainsi, le grand passage christologique de Philippiens 2 est probablement la reprise d’un hymne qui exaltait l’attitude humble du Fils de Dieu en contraste à celle des premiers humains (surtout v.6) ; et la mention des animaux dans la version marcienne de la tentation dans le désert suggère le même lien (Mc 1.13)((F. F. BRUCE, The Epistle to the Hebrews, coll. The New International Commentary on the New Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1990, p.73.)). L’épître aux Hébreux se plaît à insister sur le fait que Christ rachète, répare, restaure, ce que l’homme a gâché par son péché. Si l’humanité n’a pas honoré la belle vocation que le Créateur lui avait confiée, le Nouvel Adam assume et accomplit la vocation de l’homme.

« Qu’est-ce que l’homme ? » En appliquant cette interrogation à Jésus-Christ, l’auteur des Hébreux nous dit que la clé de la réponse se trouve en lui. Ponce Pilate ne pensait pas aussi bien dire quand il l’a désigné avec ces mots : « Voici l’homme » (Jn 19.5). Jésus-Christ est l’homme par excellence. Sans lui, nous ne pouvons pas comprendre véritablement qui nous sommes. Sans prétendre à l’exhaustivité, le présent texte s’attelle à mettre en lumière sept facettes de l’éclairage christologique pour l’identité humaine, à partir du deuxième chapitre de l’épître aux Hébreux.

1. Appelés à régner (v.7-8)

Le Psaume 8 médite sur la vocation glorieuse de l’homme selon la Genèse. Pour le psalmiste, elle est sujet d’émerveillement à cause d’un « double contraste : le premier entre la splendeur écrasante du Dieu de l’univers et la petitesse de la créature humaine, et le second entre la faiblesse de cette dernière et la fonction glorieuse qui lui est accordée au sein de la création((S. BÉNÉTREAU, op. cit., p.109.)) ». Dans sa reprise du psaume, l’auteur des Hébreux se concentre sur le second contraste((Ibid.)).

C’est le premier élément à retenir de l’enseignement biblique : l’homme a une dignité particulière, une place spéciale au sein de la création. Il est important de le rappeler face à certaines tendances contemporaines, qui cherchent à niveler la différence qualitative entre l’homme et le reste du monde vivant, souvent en s’appuyant sur une lecture partielle et orientée des données scientifiques. Car, si la génétique révèle l’étonnante proximité du code génétique humain avec le reste des êtres vivants et qu’il existe des parallèles entre des comportements humains et animaliers, des différences significatives existent également : ce sont bien des hommes, et non des animaux, qui font des recherches, tiennent des conférences et écrivent des articles sur les ressemblances entre animaux et humains !

Si un rôle spécial revient à l’humanité dans la création, l’épître souligne qu’il en est de même dans la rédemption. La rédemption vise la « descendance d’Abraham », c’est-à-dire la nouvelle humanité formée par ceux qui appartiennent à Christ (v.16). Cela confère une place spécifique à l’homme, non seulement dans le monde visible, mais aussi – fait auquel nous pensons moins souvent – dans le monde invisible : « Ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais … à la descendance d’Abraham » (v.16)((Pour ceux qui s’intéressent aux extraterrestres : si ce verset parle spécifiquement d’êtres spirituels qui appartiennent à un autre monde que notre univers matériel, la logique du raisonnement implique, à mon sens, que la Croix n’a pas acquis de salut à d’éventuels extraterrestres qui se seraient rebellés contre Dieu. Cela dit, le désaccord sur ce point n’a guère de répercussions pratiques actuellement, et nous pouvons tranquillement attendre de rencontrer le premier extraterrestre, pour trancher la question…)).

Selon l’épître aux Hébreux, le mandat créationnel, qui confère à l’humanité la charge de régner sur le monde terrestre, trouve son accomplissement dans le Nouvel Adam. La même lecture christologique se trouve dans la première aux Corinthiens, quand Paul combine Psaumes 110.1 et Psaumes 8.7 et les applique au règne du Ressuscité glorifié (1 Co 15.25-26). Du coup, ce règne, à l’horizon eschatologique, s’élargit pour englober aussi le monde angélique. Quelques textes pauliniens suggèrent que les croyants seront associés au règne du Fils sur les anges (1 Co 6.3 ; 2 Tm 2.12). Si nous ignorons les modalités que prendra notre participation, cela s’ajoute au rôle spécifique que joue l’humanité dans le plan divin du salut.

En arrière-plan du texte semble se trouver la conviction que le monde actuel est soumis aux anges, sans que ce soit affirmé explicitement (cf. v.5). L’idée que le monde actuel est placé sous l’administration des anges peut trouver appui dans Deutéronome 32.8. La Septante, qui pourrait représenter le texte original ici, traduit : « Il fixa les limites des peuples d’après le nombre des anges de Dieu. » La suite du texte précise que Yahvé s’est réservé Israël pour son propre héritage. Daniel 10.13 et 20 le confirment, avec l’archange Michel comme chef d’Israël (Dn 10.21 ; 12.1). Il n’est que logique que ce régime d’administration indirecte prendra fin quand les nations auront intégré le peuple de Dieu, pour former avec Israël une seule et même nouvelle humanité (Jn 12.16 ; Ga 6.16 ; Ep 3.6). 1 Corinthiens 6.3 suggère aussi que ce mode d’administration prendra fin et que les chrétiens participeront au gouvernement du Christ dans le monde à venir, en conséquence de leur union étroite avec lui((F. F.BRUCE op. cit., p.71.)).

Comme ailleurs dans l’épître aux Hébreux, l’horizon eschatologique revêt une double dimension : le monde nouveau est déjà là, mais encore caché à nos yeux ; ainsi, il est aussi encore à venir((S. BÉNÉTREAU, op. ci., p.108.)). Notre texte se démarque par un grand réalisme : Christ règne déjà, mais « nous ne voyons pas encore que tout lui soit soumis » (v.8). C’est à la fois une épreuve pour notre foi – nous souffrons de tant d’injustices et d’aveuglements spirituels dans l’état présent – mais aussi une grande consolation à une époque où beaucoup ont peur de l’avenir, et avec raison, si on ne regarde qu’aux ressources humaines. Pour ne mentionner qu’un défi : les données scientifiques sont sans équivoque et indiquent que, sans mesures drastiques pour réduire les gaz à effet de serre dans l’atmosphère, l’humanité vivra des temps très agités à une assez courte échelle de temps. En levant les yeux de la foi vers le Seigneur qui règne, nous pouvons donner une réponse d’espérance, comme y invitait la Journée 2025 du Réseau des scientifiques évangéliques consacrée au changement climatique((Les enregistrements de la Journée se consultent ici : https://amis.gbu.fr/journee-reseau-scientifiques-2025-aux-crises-environnementales-une-reponse-desperance/. Cf. John HOUGHTON,...

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