L’art transforme notre manière de sentir

Art et artistes

L’art ne se consacre pas forcément à ce qui est beau, noble, ou édifiant. Il met en scène également la tristesse, la nostalgie et la laideur. Une œuvre nous retient parce qu’elle élargit notre sensibilité : elle change notre regard sur le monde et nous fait réagir de manière nouvelle à des choses, des êtres ou des situations. 

Il n’est pas nécessaire d’aller dans un musée pour en faire l’expérience.

Au travers des œuvres d’art qui m’importent, les autres me touchent. Les créateurs proposent des mises en forme qui font mouche. Il est du reste fort difficile de parler d’une œuvre sans en réduire la portée. Si on en résume le « message », on le rend vite plat et banal, car la vibration s’est évaporée. Le mieux est de partager notre enthousiasme et d’inciter les autres à aller voir ou de nous faire artistes nous-mêmes.

En fait, nous n’avons plus tellement d’occasions de partager quelque chose de fort et de profond avec d’autres. Les flux de données qui nous submergent nous cantonnent facilement dans des échanges superficiels. L’art, sous toutes ses formes, est l’une des ressources qui nous restent pour communiquer aux autres ce qui nous importe, ce qui nous prend aux tripes, ce qui a de la valeur et du sens à nos yeux.

Dans le jardin du monde, nous nous parlons avec des fleurs. Et nous nous appelons en fredonnant des musiques, comme des oiseaux qui chantent.

« Vu de ma fenêtre »

Un slam de Grand Corps Malade* qui me touche particulièrement. Il décrit la vie dans une cité, sans fard, sans naïveté, mais également sans misérabilisme. Une grande chaleur humaine s’en dégage. Il parle d’arrachage de portables, du bruit qui fait « mal à la tête », du béton omniprésent. Mais il apprécie aussi ceux qui refusent de « mettre un genou à terre » même s’ils galèrent. Il voit des gamins et des adultes qui se rapprochent, alors qu’ils pourraient se diviser pour des raisons religieuses ou sociales. « Vas-y viens chez moi, dit-il pour finir, on regardera par la fenêtre. Tu comprendras pourquoi je rigole, pourquoi je crains, pourquoi je rêve, pourquoi j’espère ».

J’ai des amis qui habitent dans des quartiers semblables et ce texte, joint au ton de la voix du slameur, met des mots sur les sensations confuses et contradictoires que j’éprouve quand je leur rends visite. Il donne du sens à ce qu’ils vivent, à leurs combats et à ce qui tisse leur quotidien. Il me permet de mieux les comprendre et nous pouvons, ainsi, partager des émotions, des espoirs et des joies.

*Grand Corps Malade est un slameur-poète, rappeur, auteur-interprète et réalisateur français

Frédéric de Coninck
Sociologue

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#247 - Juin 2026

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