Deuxième volet d’un diptyque autour de la notion de discipline d’Église, cet article va au-delà des cas rapportés dans le Nouveau Testament, pour tenter de saisir pourquoi et comment l’Église primitive pratiquait, à sa manière, la discipline en son sein. De ces remarques, certains principes théologiques pourront être déduits, en vue d’une saine pratique de la discipline dans les Églises au XXIe siècle. C’est bien de cela qu’il sera question : comment le témoignage néotestamentaire peut-il encore aujourd’hui éclairer l’action de la communauté chrétienne face au péché présent en son sein ?
La pratique de la discipline dans l’Église primitive
Qumran et le Judaïsme pharisaïque
La manière spécifique avec laquelle l’Église primitive pratiquait la discipline dans les différentes communautés qui s’implantaient progressivement dans l’Empire Romain provient très certainement (même si en partie seulement) de son héritage et de son contexte juifs. C’est pourquoi un rapide survol de la discipline pratiquée dans la secte qumrânienne et, de manière générale, dans le judaïsme du 1er siècle, est à même d’éclairer l’étude néotestamentaire qui suit.
La communauté de Qumran est une secte issue du judaïsme dont nous avons retrouvé des écrits (les fameux rouleaux) évoquant sa vie et ses pratiques communautaires. La secte qumrânienne avait développé un système assez élaboré de peines censées sauvegarder la pureté et l’ordre dans la communauté. Les offenseurs étaient, par exemple, soumis à des reproches publics, qui devaient être administrés non pas durement, mais “avec vérité, humilité et affection” (1QS 5.24-26). Avant de les soumettre à de tels reproches, des témoins étaient nécessaires (1QS 6.1) et le nombre de ces témoins pouvait varier selon la gravité du problème (CD 9.2, 16-20). Si le reproche était inefficace ou si l’offense était vraiment sérieuse, d’autres peines étaient mises en avant, allant d’une réduction temporaire de nourriture (1QS 6.25) jusqu’au bannissement permanent de la communauté (1QS 8.20-9.2), en passant par l’exclusion de certains repas rituels (1QS 7.20). Dans ces textes, il est difficile de déterminer qui avait la charge de mettre à exécution les peines. Certains textes parlent de la responsabilité de la communauté dans son ensemble, mais d’autres évoquent une autorité plus centralisée (un groupe de responsables, ou une seule figure d’autorité). Il se peut donc que la communauté agissait en déléguant cette responsabilité à ses leaders ou responsables.
Dans les traditions rabbiniques (plus “mainline” que la secte qûmranienne), nous découvrons que les pharisiens de l’époque de Paul imposaient assez communément des “bans”, c’est-à-dire un état d’isolation sociale pour cause de déviations aux lois rituelles ou de vues considérées comme hérétiques (m/’Ed.5.6 ; m. Mid.2.2 ; m.Mo’ed Qat.3.1). À l’origine, la responsabilité de placer une personne sous un ban relevait exclusivement du sanhédrin, mais petit à petit, et jusqu’à la destruction du Temple en 70, cette responsabilité fut confiée à des groupes de scribes agissant ensemble pour rendre un jugement. Le ban était une mesure temporaire pouvant durer au moins trente jours (b. Mo‘ed Qat.16a), et son but était de ramener l’offenseur à une participation pleine et entière à la communauté. Mais pour cela, il fallait que celui-ci ait démontré des signes de regret. Jusqu’à la fin du ban, tous (sauf sa famille immédiate) devaient se tenir éloignés de lui, gardant une même distance qu’envers un lépreux (environ 2 mètres). Mais la personne mise au ban pouvait néanmoins participer à la vie religieuse de la communauté : sa présence au Temple était possible et il pouvait toujours recevoir l’instruction de la part des maîtres et enseignants. Une fois repenti, il était restauré pleinement dans la communauté à la fin de la période de ban imposée.
Les sources rabbiniques en notre possession ne sont pas tout à fait claires quant aux mesures d’expulsion de la communauté pendant la période couverte par le Nouveau Testament. Selon certains interprètes, on peut néanmoins présumer que les personnes toujours non repentantes à la fin de la période de ban, ou les hérétiques (comme les chrétiens), auraient reçu de sévères jugements, dont éventuellement l’exclusion de la communauté, l’excommunication. Le Nouveau Testament fait référence à de telles exclusions en Jean 9.22 ; 12.42 ; 16.1-4, par exemple.
Ce court détour par certaines communautés juives de l’époque pourrait-il éclairer notre lecture du Nouveau Testament ?
Jésus
Dans le Nouveau Testament, le grand texte évoquant la marche à suivre pour la discipline dans la communauté chrétienne est bien évidemment Matthieu 18.15-20. Dans ce passage, quatre étapes sont proposées par Jésus “si ton frère a péché” (Jésus reste vague sur le type de péché((Voir le premier article de notre diptyque « La disciple d’Église selon le Nouveau Testament : les cas », CEP 87 (2013), p. 61-74.))).
La première étape est l’entretien personnel, qu’on pourrait penser informel : “Si ton frère a péché, va et reprend le seul à seul”, dit Jésus au verset 15. Remarquons premièrement que certaines traductions ont préféré garder “contre toi” dans la phrase “Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le”. Or, cette mention étant absente des manuscrits les plus anciens en notre possession, il est préférable de ne pas l’inclure dans nos traductions. Cette note de critique textuelle n’est d’ailleurs pas sans incidence sur notre compréhension du texte. Sans “contre toi”, ce n’est plus simplement celui qui est directement concerné par le péché d’un frère qui doit aller le confronter, mais celui qui appartient à la communauté chrétienne. C’est cette appartenance qui justifie et rend légitime son action envers le frère en question. Donc, quand un frère a péché, Jésus dit que quelqu’un se doit d’aller le voir pour le reprendre. Bien évidemment, quand une telle démarche est entreprise, on espère qu’elle suffira, que les deux personnes pourront s’expliquer et que le pécheur acceptera son tort((Le texte ne le dit pas explicitement, mais il se peut aussi que la personne qui confronte se trompe. Dans ce cas, elle devra humblement reconnaître son erreur.)).
Si, malheureusement, la conversation en tête-à-tête n’aboutit pas… à une forme de repentance de la part du pécheur, Jésus préconise d’aller chercher une ou deux personnes supplémentaires pour tenter de régler l’affaire. Trouvons-nous là, dans la présence requise de témoins, un enseignement similaire à certains textes juifs, dont ceux évoqués ci-dessus (voir également 1 Timothée 5.19, où Paul demande que toute accusation contre un ancien soit appuyée par deux ou trois témoins) ? Il se peut simplement que Jésus propose ici une démarche de bon sens : si la démarche solitaire se solde par un échec, l’aide d’autres personnes peut permettre une issue positive.
Mais une telle assistance ne garantit pas non plus le succès de l’entreprise. Dans certains cas, peut-être extrêmes, les confrontations échouent, et Jésus préconise alors d’impliquer l’Église. Le terme « Église », employé dans la bouche de Jésus, est pour le moins déroutant : fait-il référence à une annonce publique, pendant un rassemblement communautaire, ou simplement « aux responsables de l’église » ? Une censure publique pouvait certes être pratiquée à l’époque (comme à Qumran) et Paul utilise en 1 Timothée 5.2 le même mot, à propos des anciens : « Ceux qui ont péché, reprends-les devant tout le monde ». Il est difficile de trancher, mais une forme de sanction publique n’est pas à exclure (même si cela est souvent hors de question, car culturellement impensable, dans nos communautés chrétiennes contemporaines).
Finalement, si là encore le frère ou la sœur refuse de reconnaître son tors devant l’Église, une mesure plus drastique encore doit être prise : « S’il refuse d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un non-Juif et un colporteur de taxes » (v. 17). Une telle sanction, dont la signification n’est pas des plus claires pour le lecteur moderne, est clairement une décision lourde de sens, probablement difficile à prendre, douloureuse, et ne devant pas être prise à la légère. Quand Jésus utilise les termes de « non-Juif » ou « colporteur de taxes », il semble effectivement dire : considère cette personne comme n’appartenant pas à la communauté, comme un non-chrétien. Pour en arriver là, réflexion, sagesse, prière et assistance de l’Esprit sont donc indispensables, et c’est d’ailleurs la signification première du passage bien connu des versets 19-20 : les deux ou trois qui sont rassemblés au nom de Jésus, dans ce contexte, sont certainement ceux qui doivent prendre cette décision importante de la part de l’église. À ceux-là, Jésus promet d’être présent au milieu d’eux alors qu’ils prient pour la situation, et il promet de les accompagner dans leur décision.
Certes, si...