La piété personnelle du pasteur
Ce double article est le texte intégral des deux interventions que le pasteur Étienne Lhermenault a faites lors de la pastorale annuelle de la Fédération des Églises Évangéliques Baptistes de France, en octobre 2014. Leur qualité, leur profondeur et l’émotion qu’elles ont suscitées chez les nombreux pasteurs présents, nous ont convaincus de la nécessité de les rendre accessibles au plus grand nombre. L’article se subdivise donc en deux parties : « Une piété de la liberté et du renoncement », réflexion basée sur 1 Corinthiens 9, et « Une piété de la famille et de la communauté ». Le style oral de ces interventions a été maintenu.
Lors d’une rencontre de jeunes, un collègue a posé cette question aux participants : « Qu’avez-vous vécu d’extraordinaire au cours de la semaine passée ? ». Aucun d’eux n’a pu répondre, faute d’avoir connu de tels moments les jours précédents. Alors, il a affirmé posément : « Moi, j’ai vécu quelque chose d’extraordinaire ce matin même : j’ai parlé au Dieu Tout-Puissant ! ». Du coup, les participants ont pris conscience qu’ils oubliaient, ou mesuraient mal, l’immense privilège dont ils étaient les bénéficiaires.
Et nous pouvons ajouter à cela que le péché qui nous colle à la peau et pervertit tout, jusqu’à l’usage des plus précieux dons de Dieu, nous fait parfois ressentir un tel privilège comme un dû ou une contrainte.
Est-ce pour cela que Paul rappelle à Timothée (1 Tm 4.7b-8) :
« Exerce-toi à la piété [Entraîne-toi plutôt à rester fidèle à Dieu, PDV ; Exerce-toi à vivre dans l’attachement à Dieu, BFC, BS] ; car l’exercice corporel est utile à peu de choses, tandis que la piété est utile à tout, elle a la promesse de la vie présente et de la vie à venir » ?
J’attire votre attention sur le fait que le contexte de cette recommandation lui donne un relief particulier. Elle intervient après un sérieux avertissement sur les doctrines déviantes qui marqueront les derniers temps (v.1-3) et avant une série d’impératifs sur l’exercice du ministère dont le plus connu est « veille sur toi-même et sur ton enseignement, avec persévérance. Car en agissant ainsi, tu sauveras et toi-même et ceux qui t’écoutent » (v.16). Comme si l’apôtre disait à Timothée que, pour résister aux esprits séducteurs comme pour persévérer dans l’exercice du ministère, il n’y avait d’autre voie que l’exercice de la piété !
Après avoir dit un mot sur ce qu’est la piété, nous essaierons d’aborder la question de la piété personnelle du pasteur sous deux angles – la liberté et la communauté – chacun d’eux étant volontairement mis en tension avec un élément complémentaire, voire contradictoire, ce qui me semble assez bien refléter la réalité à laquelle nous sommes confrontés : l’exercice de la piété n’est pas un long fleuve tranquille !
- Une piété de la liberté et du renoncement
- Une piété de la famille et de la communauté
Avant d’entamer notre réflexion, il me paraît utile de faire deux remarques préliminaires :
- La première est de vous avertir que je suis au milieu de vous en disciple et non en maître. Comme vous, je lutte quotidiennement pour que ma piété personnelle ne soit pas engloutie par un agenda surchargé, une multiplicité de responsabilités et d’activités, un flux incessant de messages téléphoniques et électroniques et une fatigue chronique. Et autant vous dire que, dans ces conditions, le succès n’est pas toujours au rendez-vous.
- La deuxième est de vous affirmer qu’en matière d’exercice de la piété, il n’y a pas de recette infaillible et définitive. L’impératif légaliste, en plus de ne pas être conforme à l’esprit de l’Évangile, est à terme inefficace. Quant aux méthodes, elles sont utiles mais limitées dans leurs effets. Combien de fois n’avez-vous pas dû remettre l’ouvrage sur le métier après avoir cru trouver le bon moment pour votre culte personnel, ou la bonne liste ou le bon guide de lecture biblique pour vous accompagner ? Comme dans les autres domaines d’apprentissage – j’enseigne la méthodologie à l’Institut Biblique de Nogent – pour apprendre à apprendre (ici, apprendre à exercer sa piété), c’est moins la méthode que la motivation qui est décisive. Et cela rejoint une réalité maintes fois vérifiée dans ma vie et dans celle des étudiants que j’accompagne : quand la piété est en panne, ce n’est pas la « technique » qui est mauvaise, mais bien l’amour qui en a pris un coup. Ce peut être la lente érosion d’une flamme mal entretenue comme c’est parfois le cas dans la vie de couple. Ce peut être la crainte liée à une mauvaise image de soi ou à une fausse image de Dieu ; le doute instillé par une déception ou une affliction ; la révolte suscitée par une épreuve trop soudaine, trop lourde ou trop longue. Seule la grâce de Dieu manifestée en Jésus-Christ à laquelle il convient de revenir sans cesse nous donnera le goût de l’exercice de la piété et de la persévérance en la matière.
Une piété de la liberté et du renoncement
(d’après 1 Corinthiens 9)
Si nous définissons, comme je crois devoir le faire, la piété comme « un profond attachement à Dieu et un profond respect pour Dieu qui se nourrit de la Parole et qui se manifeste par un style de vie((Pierre Klipfel, Piété personnelle, in Christophe Paya, Dictionnaire de Théologie Pratique, Excelsis, Charols, 2011, p. 534.)) », nous élargissons la question de la piété à quelques actes cultuels ou spirituels bien ancré à l’ensemble de notre existence, à notre façon d’être et d’agir devant Dieu. L’un des changements majeurs opéré par l’Esprit lors de notre régénération, c’est notre libération de l’esclavage du péché, ce qui fait dire à Paul dans l’épitre aux Galates : « Le Christ nous a rendus libres pour que nous connaissions la vraie liberté. C’est pourquoi tenez bon et ne vous laissez pas réduire à nouveau en esclavage ». (Ga 5.1, BS). J’aimerais aborder cette dimension de la vie nouvelle à partir d’un passage qui en évoque la réalité pour ceux qui, comme nous, exercent un ministère((Je m’inspire largement de l’excellent commentaire de Robert Somerville, La première épître de Paul aux Corinthiens, t. II, Commentaire Évangélique de la Bible, Édifac, Vaux-sur-Seine, 2005, p. 30-52.)). Il s’agit de 1 Corinthiens 9.1-23 que je vous invite à lire.
La liberté au cœur de notre identité
Le principe qui est au cœur de ce passage – « Bien que je sois libre à l’égard de tous, je me suis rendu le serviteur de tous, afin de gagner le plus grand nombre ». (v.19) – résonne d’une façon particulière dans ma propre expérience. Si ma femme était des nôtres, elle vous dirait que j’ai débuté le ministère pastoral en me jetant à corps perdu dans le travail, que je me faisais bien serviteur de tous, mais que je n’étais libre à l’égard de personne ! Et j’ajoute, à ma propre honte, qu’attentif aux besoins de tous, je ne l’étais pas à ceux de ma famille et que j’invoquais très spirituellement la nécessité du sacrifice quand mon épouse esseulée tentait de se rappeler à mon bon souvenir. C’est ainsi que, manquant totalement d’équilibre, je l’ai fait terriblement souffrir et que je me suis précipité dans une impasse qui m’a valu une sévère dépression. Une telle expérience vous donne envie de tout lâcher, mais le Seigneur a eu pitié de moi et m’a accordé l’aide psychologique nécessaire pour me relever et apprendre à vivre autrement.
Il n’en reste pas moins que la place du renoncement (préférable à sacrifice qui n’est pas utilisé dans ce chapitre) dans le service, suscite en moi, vous le comprendrez, de nombreuses questions : est-ce une nécessité ? Si oui, quelles sont les conditions d’un renoncement approuvé par le Seigneur ? Et quelles sont les limites d’un tel engagement surtout quand, ayant une famille, vous n’êtes pas seul en cause ?
Je formule l’hypothèse que, dans la question du renoncement, la vraie difficulté ne se situe pas du côté du service – même des non-croyants peuvent servir de façon admirable, nous le savons et Paul ne semble pas l’exclure (1 Co 13.3) – mais de la liberté. Thème majeur de nos sociétés occidentales, la liberté est communément comprise comme l’absence de contrainte et a pour synonymes l’autonomie, l’indépendance. Et si l’on se tourne du côté de la philosophie, elle est volontiers définie comme le caractère indéterminé de la volonté humaine, le libre arbitre. Ainsi l’homme est dit libre parce qu’il pourrait choisir. Il n’y a pas de vision plus étrangère à l’Écriture que celle-là. L’homme y est décrit captif de ses passions, incapable de faire le bien, esclave du péché. Et quant à la liberté, elle a pour modèle Jésus, parfaitement Dieu et parfaitement homme, totalement libre et pourtant complètement soumis à son Père. Or, notre vision de la liberté doit beaucoup plus au discours ambiant qu’à l’Écriture. N’essayons-nous pas d’expliquer injustement l’irruption du mal dans le monde par la liberté qu’aurait eue l’homme de choisir ? Paul se dit libre à deux reprises dans ce passage (v.1 et 19) et je crains que nous n’entendions pas correctement ce qu’il veut dire, ce qui nuit à notre compréhension de son enseignement. Je fais donc le choix d’aborder l’étude de ce chapitre sous l’angle de la liberté pour arriver à la question du renoncement.
Liberté chrétienne et idolâtrie
Avant d’entrer dans le détail du chapitre 9, il est important d’aborder de façon rapide le contexte immédiat en nous intéressant à l’ensemble de la section 8.1-11.1 qui, contrairement aux apparences, forme un tout. L’unité de la section n’apparaît toutefois pas au lecteur pressé.
Après avoir traité de la question des viandes sacrifiées aux idoles (8.1-13), Paul semble changer complètement de sujet pour parler de sa situation et du fait qu’il renonce à ses droits (9.1-27). Puis il revient à la question qu’il a abordée au chapitre 8 en l’élargissant à la problématique plus générale de l’idolâtrie. Le lien entre les chapitres 8 et 10 est rendu évident par le retour à la question de la viande sacrifiée aux idoles (cf. v.19).
La transition entre les chapitres 8 et 9 d’une part et les chapitres 9 et 10 d’autre part, permet d’affirmer que, malgré la première impression et l’avis de plusieurs commentateurs, il y a une belle unité de pensée tout au long des trois chapitres.
- Paul termine le chapitre 8 en indiquant qu’il y a un principe plus grand que celui de la liberté de consommer un aliment, c’est celui de l’amour du frère (v.9-13). Même si j’en ai le droit, je m’en abstiendrai pour ne pas être une occasion de chute pour un frère plus faible. Paul plaide donc qu’un chrétien peut librement, par amour pour un frère, limiter sa… liberté ! À partir du chapitre 9, il applique ce principe plus largement à la vie du croyant et prend en exemple son apostolat. Exercer un tel ministère n’oblige pas Paul à renoncer aux plaisirs de la vie (v.4) à une vie de famille (v.5) ou à une juste rémunération (v.6-14). Pourtant, Paul a jugé qu’il devait renoncer à ses droits en fonction de considérations plus importantes liées à l’efficacité du ministère (v.12, 15, 19).
- De même, Paul lie le début du chapitre 10 avec la fin du chapitre 9 en utilisant la conjonction « gar ».
Voici comment il faut comprendre ce lien :
- L’apôtre termine le chapitre 9 (v.24-27) en faisant comprendre à ses lecteurs que tout apôtre qu’il est, il doit veiller à ne pas se relâcher et que la course dans laquelle il est engagé lui impose de renoncer à des droits légitimes.
- Il commence le chapitre 10 en avertissant les Corinthiens qu’à l’instar du peuple d’Israël, ils doivent être vigilants car les expériences de délivrance vécues avec Dieu ne prémunissent pas contre la tentation et la chute.
Cette unité conduit Robert Somerville à considérer que cette section forme un tout, auquel il donne le titre de : La liberté chrétienne à l’épreuve des idoles. Il croit y discerner une disposition en chiasme à laquelle je souscris pour ma part :
8.1-11.1 – Sur la liberté chrétienne face à l’idolâtrie
A : 8.1-13 – La question des viandes sacrifiées aux idoles
B : 9.1-27 – Paul a renoncé à ses droits
A’ : 10.1-11.1 – Retour sur la question de l’idolâtrie et de la viande sacrifiée aux idoles
Je ne peux m’empêcher de penser que Paul, au cœur de son développement, pourfend une idole qui avance masquée et qui fait des ravages dans nos vies : la revendication absolue de nos droits. N’y a-t-il pas dépendance suspecte, esclavage paralysant quand nous sommes incapables de dépasser le langage des droits et des devoirs ? Ou quand nous sommes sur la défensive et croyons ne pas pouvoir survivre sans faire valoir nos droits ? Cette question est particulièrement sensible au cœur du ministère, car elle est l’indice de la liberté que nous avons d’aimer les frères et sœurs que Dieu met à nos côtés. Être soumis à leurs désirs par « esprit de service » ou défendre nos droits par « liberté » ne témoignent pas d’une vraie liberté d’aimer. Mais, avant de conclure, avançons en eau plus profonde.
Liberté chrétienne et identité
Une chose remarquable dans tout ce chapitre, c’est le temps que prend Paul à défendre ses droits d’apôtre avant d’affirmer qu’il y renonce. Il y consacre exactement 14 des 27 versets du passage (v.1-14). Paul manquerait-il donc d’assurance qu’il ait besoin de développer aussi longuement la question de ses droits ? Pour bien comprendre sa démarche, il faut noter plusieurs choses :
- Son apostolat est fortement contesté : la contestation est forte et semble même gagner les rangs de l’Église de Corinthe à qui il doit dire : « Si pour d’autres, je ne suis pas apôtre, pour vous au moins je le suis ; car le sceau de mon apostolat, c’est vous qui l’êtes, dans le Seigneur » (v.2). Voilà donc Paul engagé dans un rude combat qui a toutes les allures d’un procès. Il se livre à un véritable plaidoyer au cours duquel il multiplie les questions rhétoriques (j’en ai relevé seize((Si l’on considère que le v.3 introduit sa défense qui démarre ainsi à partir du v.4, il y a alors 12 questions rhétoriques !)) en quatorze versets) qui ont pour seul but d’amener le lecteur à se positionner de façon active en faveur de son apostolat.
- L’argent est au cœur du débat : Paul défend plusieurs droits dans ce passage, celui d’être respecté en fonction de son statut (v.1), celui d’être reconnu en fonction du travail accompli (v.1-2), celui de recevoir un salaire (v.4), celui d’avoir une famille (v.5), mais c’est la question de la subsistance, donc de l’argent, qui est au cœur de l’argumentation de Paul. Il va consacrer toute son argumentation dans les versets 7 à 14 à la seule défense du droit à recevoir un salaire. Je n’entre pas dans le détail du plaidoyer, mais vous fais observer que la chose la plus claire et la plus étonnante, c’est qu’il permet surtout à Paul de défendre son droit au… bénévolat ! À deux reprises (v.12 et 15), il affirme qu’il a renoncé au droit de vivre selon le principe qu’il a longuement défendu. Cela mérite explication :
- Ce que nous savons, c’est que Paul avait fait le choix à Corinthe de ne pas vivre de son apostolat, mais d’exercer sa profession de fabricant de tentes dans l’atelier d’Aquilas et Priscille. Ce n’était pas un choix de vie constant au cours de son ministère((Nous le voyons, par exemple, accepter des dons de la part des Thessaloniciens (2 Co 11.8ss) pour accomplir son ministère à Corinthe, ou des Philippiens pour accomplir son ministère à Thessalonique, puis subvenir à ses besoins en prison (Ph 4.10, 16-17).)). Ce qui semble caractériser sa politique en la matière, c’est de ne pas recevoir de dons directement de ceux qu’il enseigne, d’éviter les situations de dépendance.
- Ce que nous comprenons, c’est que ce choix était l’objet de contestations dans l’Église probablement englobées dans le « nous supportons tout » du verset 12, « c’est à dire la fatigue, les privations, les critiques et le mépris attaché au travail manuel((Robert Somerville, La première épître de Paul aux Corinthiens, t. II, Commentaire Évangélique de la Bible, Édifac, Vaux-sur-Seine, 2005.)) ». On peut faire plusieurs hypothèses à propos des critiques : le choix de Paul :
1) exposait l’Église elle-même aux critiques : comment pouvait-elle laisser son apôtre sans subsistance ? Manquait-elle à ce point d’amour-propre qu’elle le laisse sans rien ?
2) jetait sur l’Église et sur l’apôtre l’opprobre d’un métier manuel socialement déconsidéré
3) exposait l’apôtre au soupçon d’un ministère mal reconnu : si l’Église qu’il servait n’était pas capable de le payer, que valait vraiment son travail ?
3bis) empêchait un quelconque groupe (peut-être les « forts » selon l’hypothèse de Thiselton) d’avoir prise sur lui. Or, il est bien connu qu’on critique volontiers ceux qui nous échappent.
Tout en défendant clairement ses droits, Paul fait comprendre tout aussi clairement à ses lecteurs que son éthique n’est pas fondée sur des droits que l’on peut revendiquer.
Ce que nous apprend le plaidoyer de Paul sur la liberté chrétienne, c’est qu’elle commence, non par le renoncement, mais par l’affirmation de ses droits. Non...
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