Le professeur Henri Blocher est intervenu lors d’une session de l’École Pastorale sur la thématique des chrétiens et de la crise environnementale. L’article propose une synthèse remarquable de ses quatre discours principaux sur la question écologique et répertorie les trois grandes questions posées. La finesse de l’analyse de l’auteur, ainsi que son verbe toujours aussi riche, aideront sans aucun doute les lecteurs à se positionner sur un champ de réflexion souvent complexe et désordonné.
Introduction
« Nous tous qui avons atteint une [certaine] maturité, pensons selon ces perspectives.
Et si, sur quelque point, vous pensez autrement, Dieu vous révélera aussi ce qu’il en est.
Mais, avec ce que nous avons atteint, par cela même marchons d’un même pas.«
(Philippiens 3.15-16, traduction personnelle).
Le débat sur la « question écologique » avive les sensibilités. Le dissentiment suscite aisément le soupçon. Il est dès lors prudent que je commence par répondre à la question naguère à la mode : « D’où parlez-vous ? ».
Ni de la mêlée dans l’arène, ni à grande distance comme un téléspectateur plus ou moins distrait. À l’étude de l’environnement, du « milieu » naturel en français plus classique, je n’ai pas consenti d’investissement majeur ; je ne maîtrise pas l’immense bibliographie. Le sujet n’a pas été absent, pour autant, de mes intérêts et de mes lectures. Dès 1975, Ichthus, dont j’étais corédacteur, lui a consacré une livraison. À la fin des années 1980 et pendant celles qui ont suivi, j’ai eu la témérité de parler sous le titre « Dieu est-il vert ? », et de tirer de cette réflexion des articles pour Fac-Réflexion((H. BLOCHER, Dieu est-il ‘vert’ Fac-Réflexion 15, Janvier 1990, 4-16, 12.)) et la Revue Réformée((H. BLOCHER et al., Écologie et création, La Revue réformée n° 169, juin 1991.)) … J’ai recommandé l’association A Rocha et participé à sa journée du 5 décembre 2015.
À défaut de panorama « autorisé », je propose donc un coup d’œil susceptible d’intéresser l’un ou l’autre lecteur, et je le fais, bien sûr, de ma lucarne de théologien.
Une typologie des discours principaux
Pour se repérer, il faut simplifier. Au risque de trop sacrifier les nuances, je discerne se mêlant « dans l’arène » (pour reprendre mon image) quatre discours-types qu’il vaut la peine d’écouter. Je laisse, ce faisant, hors du champ considéré, deux extrêmes, deux positions que je rejette d’emblée. Je n’examine pas ici le refus de s’occuper du problème. Il peut prendre la forme du déni, de la simple apathie, du choix de priorités tel qu’il ne reste rien pour le souci de l’environnement. Les motifs en sont variés. Chez certains, le cynisme brut : après nous, le déluge ; l’important, c’est le profit maintenant. Chez d’autres, la foi au progrès technique : il résoudra tous les problèmes qu’il a pu d’abord engendrer. Chez les chrétiens : la conviction que le monde est si près de sa destruction totale qu’il ne sert à rien de le rafistoler, que toute l’énergie disponible doit aller à l’évangélisation. Me contenter de ce refus serait éluder ma responsabilité. Je ne traite pas davantage de la religion de la déesse Terre, Gaïa. Elle peut passer pour écologisme maximal, avec ses prêtresses Wicca, son association au Nouvel Âge et au féminisme le plus débridé. Elle met tant de virulence dans son antichristianisme qu’elle ne constitue même pas une tentation((Voir Loren WILKINSON (il enseigne à Vancouver), La spiritualité de Gaïa – une critique chrétienne, Fac-Réflexion n°31, juin 1995, 4-18.)).
La vision biocentrique
La vision biocentrique informe le premier discours que je retiens, et qu’on entend très fort. La tendance est puissante et représentative du mouvement militant. Pour un porte-parole, Aldo Leopold, le critère du juste ne fait pas de doute : c’est ce qui « tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique((A Sand County Almanac, Oxford University Press, 1987, 224s., comme cité par William GREENWAY, Animals, in Dictionary of Scripture and Ethics, sous dir. Joel B. GREEN, Grand Rapids, Baker Academic, 2011, 71a.)) ». C’est le respect (Ehrfurcht) de la vie, dont Albert Schweitzer fut le prédicateur le plus prestigieux, qui constitue la valeur suprême, et matricielle : les autres valeurs lui sont rapportées((Sur Schweitzer, cf. Matthieu ARNOLD, Albert Schweizer. La compassion et la raison, Coll. Figures protestantes, Lyon, Olivetan, 2015, en particulier 76ss sur le respect de la vie.)). Schweitzer en avait reçu l’inspiration de l’Inde et de son ahimsa ; dans notre culture, je discernerais plutôt une remontée de romantisme, après celle des vitalismes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe (avec Bergson comme très grand nom), et, plus récemment, l’effet de certaines influences orientales, du Tao surtout. Ces tendances favorisent la reviviscence d’une spiritualité franciscaine de la nature (saint François est le saint patron de cette génération !). Du côté scientifique, James Lovelock((James LOVELOCK, La Terre est un être vivant, l’hypothèse Gaïa, Paris, Flammarion, coll. Champs, 1999.)) et Lynn Margulis((Lynn MARGULIS, Symbiotic Planet: A New Look at Evolution, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1998.)) ont fourni une caution en démontrant l’intégration systémique de toutes les formes de vie terrestre, et en reprenant le nom gaïa ; il ne faut pas leur imputer, cependant, l’attribution littérale de personnalité que d’autres ont associée.
Le trait le plus saillant paraît être la guerre déclarée à l’anthropocentrisme. C’est lui, dans le discours du premier type, qu’on charge du péché écologique. L’occident moderne a concentré toute valeur dans le règne de l’homme, la nature a été ravalée au rang de « chose » livrée à l’exploitation effrénée que permet la domination technique – mise à sac, et donc saccage de la planète. Descartes a le rôle du méchant, avec son projet de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature((René DESCARTES, Discours de la méthode, VIe partie, dans l’édition 10/18, présenté par François MISRACHI, Paris, U.G.E., 1963, 74. http://classiques.uqac.ca/classiques/Descartes/discours_methode/Discours_methode.pdf , p 36.)) ». Dès 1950, le penseur bouddhiste Suzuki est remonté plus haut et a incriminé la Bible et la tradition chrétienne((Jean HUMBERT, Le christianisme en accusation, Ichthus n°50, février-mars 1975, 11, donnant Daisetz pour prénom à Suzuki.)). Un article de Lynn White en 1967 a développé l’accusation((Lynn Townsend WHITE, jr, The Historical Roots of Our Ecologic Crisis, Science, 10 mars 1967, vol. 155, no. 3767, p. 1203-1207, published by the American Association for the Advancement of Science.)), et nombreux sont ceux qui l’ont suivi. Citant le texte programmatique de Genèse 1.28, I. McHarg pouvait écrire dans la même veine : « À coup sûr, si quelqu’un cherche à donner licence de le faire à qui veut augmenter la radioactivité, répandre les poisons sans restriction, approuver la mentalité bulldozer, il ne peut pas trouver mieux que ce texte((Ian MCHARG, Design with Nature, New-York, Doubleday, 1969, 26, comme cité par Donald A. HAY, Christians in the Global Greenhouse, Tyndale Bulletin 41/1, 1990, 111.)) ». De nombreux auteurs chrétiens, dont l’engagement en faveur de l’environnement est au-dessus de tout soupçon, ont répondu. Ils ont montré que la « domination » dont parle la Genèse est tout le contraire d’une tyrannie : ni le verbe ràdâ ni même kàvaš (soumettre) ne doivent se comprendre comme une exploitation irresponsable((Voir la mise au point compétente de Frédéric BAUDIN, La Bible et l’écologie. La protection de l’environnement dans une perspective chrétienne, coll. Eclairages, Charols/Vaux-sur-Seine, Excelsis/Edifac, 2013, 13-16. Du second verbe, HAY, art. cit., 116, écrit prudemment : « Le mot hébreu est dur ; on pourrait l’interpréter comme la permission d’exploiter l’environnement naturel. Cependant, il convient de noter qu’il n’est appliqué qu’au sol, et,...