Arrivée en France après avoir quitté l’Iran à l’âge de 11 ans, Azadeh fait face à un mal-être persistant. Musulmane pieuse, elle ne trouve pas, dans sa lecture du Coran, le Dieu qu’elle recherche. Par défi et par dépit, elle va s’égarer sur des chemins de traverse ; jusqu’au jour où l’un de ses amis lui apprend qu’il est devenu chrétien. La voilà au pied du mur. À résister. Jusqu’à interpeller Dieu et, finalement, se laisser toucher par la grâce.
En l’an 2000, à l’occasion d’une semaine de retraite dans l’appartement d’un ami, Azadeh met Dieu au défi de lui dire qui, de Mahomet ou de Jésus, elle doit croire. Déjà petite, Azadeh avait eu une vision de Jésus les mains percées, mais elle a longtemps résisté à l’appel du Christ.
Azadeh est aujourd’hui médecin et mère de deux enfants.
Azadeh, vous portez un très beau prénom. Que veut-il dire ?
En langue perse, le mot Azad veut dire liberté. Azadah c’est la personne qui cherche la liberté sur tous les plans. Ce prénom est assez répandu en Iran.
Cela vous correspond-il ?
Je ne sais pas si je cherchais vraiment la liberté, mais je peux dire que je l’ai trouvée.
Mon enfance a été perturbée. J’étais très mal dans ma peau. Je cherchais toujours au fond de moi quelque chose qui pourrait enfin m’apporter des éléments de réponse. Et c’est vrai que je les ai eus.
Vous êtes née en Iran et vous y avez vécu vos dix premières années…
Oui, jusqu’à l’âge de onze ans exactement. Après quoi, je suis venue en France avec ma mère, mon frère et ma sœur. Chaque été, je retournais en Iran pour voir le reste de ma famille.
La perturbation dont vous parlez est-elle liée à un déracinement ? Arrivée en France, l’Iran vous a-t-il manqué ?
J’avais un mal-être depuis l’enfance parce que mes parents étaient en conflit. Je l’ai cultivé en grandissant. J’avais beaucoup de rancune vis-à-vis de mon père. Mes parents ont été longtemps absents. C’est en partie ma grand-mère qui nous a élevés mon frère, ma sœur et moi. Nous avons grandi sans réelle éducation parentale. Le mal-être a continué à mon adolescence, puisque en France j’étais coupée de ma famille restée en Iran. En même temps, cela a été comme un soulagement. C’était comme si je pouvais redémarrer quelque chose à zéro. Je suis donc venue avec pas mal d’espoir dans l’Hexagone. Malheureusement, cela n’a pas suffi, car j’ai dû faire le deuil de mon père qui nous a littéralement abandonnés pour refaire sa vie avec une autre femme, laquelle avait déjà des enfants. De plus, ma mère était malade à l’époque, alors qu’elle devait subvenir à nos besoins. Ce furent des moments très difficiles pour nous tous.
Comme beaucoup d’Iraniens, votre famille était musulmane. Avez-vous trouvé du secours dans la foi musulmane ?
Il est vrai que j’aimais Dieu. En Iran, on nous enseigne le Coran à l’école, dès le CP. Je pratiquais l’islam avec une vraie crainte de Dieu. J’aimais ce Dieu, et je m’accrochais à lui dans toutes mes misères et incompréhensions. Je m’agrippais à lui, je le priais, lui demandais de l’aide. J’ai continué, même en France, à exercer ma foi. Je priais matin, midi et soir, avant d’aller au collège, puis au lycée, et en rentrant chez moi le soir. J’observais les interdits : pas de relation avec les garçons, pas d’alcool, pas de porc, etc.
Vous aviez une vraie croyance en Dieu, ce n’était pas seulement une pratique ?
Oui, c’est vrai. Je m’en remettais à Dieu dans toutes les misères que je vivais. En Iran, c’était l’époque de la guerre. Il y avait autour de nous des décès, y compris dans la famille. Les bombes éclataient partout. Dans tous ces moments difficiles, je me confiais en Dieu car je l’aimais vraiment. Je pratiquais ma religion précisément parce que je l’aimais. Quand j’y réfléchis : j’avais une religion et la crainte de Dieu mais, en réalité, je n’avais pas de relation avec Dieu.
Vous voulez dire qu’il n’y avait pas de retour de sa part ?
Tout à fait. Je me souviens encore… Je faisais mes cinq prières par jour, mais à la fin des prières, parfois, le mal-être était toujours là. J’éclatais en sanglots sans savoir pourquoi. Personne ne pouvait me consoler ou répondre à mes questionnements.
Et pourtant, des années plus tard, vous allez rencontrer ce Dieu en la personne d’une figure humaine. C’est une révélation que vous avez eue ?
Oui, tout à fait !
Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé ?
Ce mal-être qui était en moi est sorti pendant mes années de médecine, le seul domaine où j’excellais. J’avais alors vingt ans.
J’ai fait une dépression avérée, réactionnelle, à des événements malheureux qui nous arrivaient encore.
Pendant deux semaines, j’ai tout coupé, je me suis complètement enfermée chez moi. Je ne supportais plus ni musique ni aucune sortie. Cela réveillait toujours en moi un malaise. Je me suis recroquevillée chez moi. Je ne mangeais plus. Je dormais tout le temps, je voulais juste partir, loin. Cela a alerté ma mère, mon frère et ma sœur. Un jour, ils ont débarqué dans ma chambre en m’intimant l’ordre de sortir ! Ils voyaient que j’étais en train de gâcher mes études. Ils m’ont mise dehors pour que j’aille à mon stage, à l’hôpital. Je me souviens, j’étais dans le bus en direction de mon lieu de stage. J’ai eu comme une absence. Je me suis vue dans la Seine ! C’est là que j’ai réalisé que si j’avais été piéton, je me serais jetée dans le fleuve. La réalité, c’est que je faisais une vraie dépression, et j’avais des pulsions suicidaires. J’ai compris qu’il me fallait de l’aide.
Vous ne contrôliez plus la situation…
Tout juste. J’ai eu un suivi psychothérapeutique pendant une année. Cela m’a aidée et soulagée. Je prenais aussi des antidépresseurs. Quand je suis revenue à moi-même, j’ai vécu une rébellion contre Dieu. Je lui ai dit : « Écoute, Dieu ! Ma vie va de mal en pis, j’ai beau te prier, rien ne s’arrange. Alors je vais faire une pause avec Toi. Je vais commencer à vivre ma vie, expérimenter tout ce que l’islam m’a interdit. C’est peut-être lui la source de mon malheur. » Je pensais, en effet, que mon mal-être venait de ce que j’étais trop bridée par la religion. En conséquence, j’ai décidé de changer radicalement d’orientation. J’ai multiplié les sorties, les fréquentations, l’alcool, le tabac, le haschisch… Je pratiquais même un sport à risque, le parachutisme. Il fallait que je trouve des réponses en moi, et pour ce faire, que j’expérimente tout. Malheureusement, mon mal-être a persisté. Paradoxalement, plus je me faisais des amis, plus je me sentais seule. Personne ne s’en apercevait car je cachais bien mon jeu.
Tout cela a continué jusqu’à ce que mon petit copain de l’époque – un Français sans pratique religieuse – rencontre Jésus-Christ et commence à m’en parler. Je l’ai vu changer son mode de vie, ses façons de voir. Il prenait de plus en plus d’assurance, il était de plus en plus joyeux. Et voilà qu’il me parle toujours plus de ce Jésus. Cela m’a fortement dérangée, parce qu’auparavant j’avais dit à Dieu : « Écoute, je vais faire mes expériences, et je reviendrai vers toi ; un jour on s’expliquera toi et moi. »
Lorsque mon copain a commencé à me parler de Jésus, ma foi musulmane a ressurgi. Je me suis demandé si c’était le moment d’un retour à Dieu et à l’islam. J’ai coupé toute relation avec mon ami. Il était hors de question qu’il me parle de sa foi chrétienne.
Il n’y a pas eu de curiosité de votre part ?
Non, au contraire ! C’était plutôt une espèce de rejet ou… de revendication de ma foi musulmane. Du coup, j’ai commencé à ressortir mon Coran. Et on s’est mis à se disputer à coup de versets coraniques, tandis que lui me proposait ses versets bibliques. Dans ces joutes verbales, il était à la peine, car il connaissait à peine la Bible. Je l’ai assailli de questions. J’essayais de lui démontrer qu’il avait tort, que le Coran était le dernier livre descendu de Dieu, et que la vérité était dans l’islam.
C’est assez paradoxal. Vous pensiez vous débarrasser de Dieu et de l’islam : finalement, c’est un chrétien qui vous y ramène !
Eh oui ! Il a éveillé en moi cette soif...