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L’histoire des Noirs américains est jalonnée d’injustices, de discriminations, de révoltes violentes et de luttes en faveur de l’égalité civique et raciale. Les Noirs sont le seul peuple qui soit arrivé en Amérique comme esclave. Aussi, pendant plusieurs siècles, vont-ils souffrir de ce préjugé de couleur perçu comme le symbole de leur infériorité.
Après la guerre civile qui a déchiré l’Amérique de 1861 à 1865 et l’abolition de l’esclavage confirmée par le XIIIe amendement de la Constitution américaine en décembre 1865, les Noirs n’ont pas voulu autre chose que de jouir pleinement de leur liberté et la « poursuite du bonheur ».
Les troupes fédérales occupent le sud des États-Unis jusqu’en 1877((A. KASPI, Les Américains. I. Naissance et essor des États-Unis 1607-1945, Éditions du Seuil, Paris, 1986, p. 208)) dans l’espoir de mettre en place un système démocratique permettant au Sud de réintégrer l’Union. C’est au cours de cette période appelée la « Reconstruction » que la situation des Noirs américains connut des évolutions significatives. La liberté de voter leur fut octroyée, garantie par le XVe amendement, ainsi que la liberté d’association et de réunion. Les Noirs américains purent également exercer certains métiers et obtinrent un lopin de terre en métayage sur lequel les nouveaux affranchis pouvaient tirer leur subsistance. Malheureusement, cette situation n’a pas perduré après le départ des troupes nordistes. Progressivement, un système injuste discriminatoire visant à limiter l’accession des Noirs aux postes à responsabilités s’est installé. Alors que le gouvernement fédéral avait pris l’engagement de protéger la liberté nouvellement accordée aux affranchis, des élus sudistes particulièrement influents vont user de leur pouvoir pour ne pas appliquer le dispositif législatif favorable aux anciens esclaves. Bientôt, la Cour suprême des États-Unis consacre en 1896 le principe « séparés mais égaux » qui instaure un néo-esclavage dans le sud des États-Unis. Ce qui fera d’ailleurs dire à cet intellectuel noir W.E.B Du Bois que « l’esclave a été libéré, il s’est tenu un bref moment au soleil, puis a avancé de nouveau vers l’esclavage((Cité par Caroline ROLLAND-DIAMONT, Black América, une histoire des luttes pour l’égalité et la justice (XIXe-XXIe siècle), Éditions la Découverte, Paris, 2016, p. 33)) ». C’est dans ce contexte mouvementé que les lois Jim Crow datées de 1876 font leur apparition en établissant la suprématie des Blancs tout en maintenant les Noirs « à leur place » dans la hiérarchie sociale. Désormais, les Noirs apparaissent comme des citoyens de seconde zone, blessés dans leur dignité et agressés dans leur humanité. Cette ségrégation s’est maintenue par la terreur et la violence générées par les ségrégationnistes et tolérées par le gouvernement fédéral.
On peut dès lors se demander comment Martin Luther King a fait avancer la cause des Noirs dans le contexte de ségrégation virulente des États-Unis d’Amérique au XXe siècle. En quoi la personne du pasteur noir américain et le message qu’il porte nous interpellent-ils encore aujourd’hui ? Quel héritage laisse-t-il au monde ?
Il ne s’agit pas de brosser un portrait édulcoré de MLK((Pour homogénéiser le texte, Martin Luther King sera abrégé en MLK.)) mais de proposer une présentation critique de l’action qu’il a menée durant les années 1955 à 1968. Nous situerons donc dans une première partie la diversité et la complexité de la lutte des Noirs pour défendre leurs droits civiques. Nous analyserons ensuite le principe de la non-violence active que King a proposée aux Noirs qui traînaient derrière eux un lourd passé d’esclavage.
Enfin nous verrons dans une dernière partie le legs de MLK à l’humanité.
LES DIFFÉRENTS MOUVEMENTS ET ORGANISATIONS NOIRS AVANT MLK
Pendant longtemps, l’historiographie a mis en avant le combat du pasteur baptiste noir américain MLK. Si ce dernier a exercé un rôle majeur dans le combat en faveur des droits civiques, il ne faudrait pas oublier toutes celles et ceux qui sont restés dans l’anonymat mais dont l’engagement aura été indispensable pour faire avancer la cause des Noirs américains. Disons d’emblée qu’il n’y a pas eu de consensus sur les formes que devaient revêtir la contestation et la mobilisation de la population noire américaine sur les injustices qu’elle subissait.
Durant la période de l’esclavage, on relève plusieurs formes de résistance des esclaves noirs qui n’ont jamais accepté le principe d’une domination d’une race sur l’autre. On connaît le marronnage, l’empoisonnement, le suicide et les révoltes sanglantes dont trois sont restées dans la mémoire collective. D’abord celle conduite par Denmark Vesey en 1822 à Charleston, en Caroline du sud. Ancien charpentier, libéré de l’esclavage, grâce à l’argent qu’il avait gagné dans une loterie, il s’instruisit en lisant des textes bibliques et devint prédicateur. Il décida de se révolter contre le système esclavagiste. Mais avant de passer à l’action, son complot fut dénoncé et ses partisans arrêtés et exécutés.
Une autre révolte fut le raid de John Brown et de ses partisans sur l’arsenal de Happer’s Ferry au nord de l’État de Virginie en 1859((Claude FOLHEN, Histoire de l’esclavage aux États-Unis, Éditions Perrin, coll Tempus, Paris, 1998, pp. 185-186 et 268-269.)). La plus célèbre fut menée par Nat Turner en 1831.
Après l’abolition de l’esclavage, la lutte des Noirs s’est poursuivie précisément pour contester les lois Jim Crow.
L’historienne Sylvie Laurent rappelle que la ville d’Atlanta, lieu de naissance de MLK, conserve une tradition de lutte qui s’articule autour de trois lieux symboliques : l’université, l’église et le centre culturel de Sweet Auburn((Sylvie LAURENT, Martin Luther King, Une biographie, Éditions la Découverte, Paris 2015, p. 25)).
C’est ainsi que dès l’année 1881 à Atlanta, les lavandières, organisées en syndicat, manifestent pour dénoncer leurs conditions de travail et réclamer un meilleur traitement salarial. Onze ans plus tard, on assiste à une mobilisation massive de la population noire d’Atlanta qui entame un mouvement de grève et boycotte les tramways de la ville pour protester contre la ségrégation((Ibid, p. 25)). Mais, comme on peut le constater, ce sont des manifestations spontanées et sporadiques, pas encore suffisamment structurées pour provoquer les changements escomptés.
Par ailleurs, il faudrait signaler que, dès le début du mouvement de contestation des lois ségrégationnistes en vigueur dans le sud des États-Unis, des divisions, sinon des clivages, apparaissent sur les moyens d’action pour assurer la liberté des Noirs. C’est ainsi que l’intelligentsia noire se montre plus modérée sur la nature des actions à mener, peut-être soucieuse de préserver ses privilèges et pas entièrement concernée par le sort des plus défavorisés.
Vers la fin du XIXe siècle, l’entrepreneur et autodidacte B.T. Washington prononce un célèbre discours à Atlanta sur les relations raciales dans le Nouveau Sud qu’il appelait de ses vœux.
Il fonde un établissement d’enseignement supérieur réservé aux étudiants noirs : le Tuskegee Institute, en 1881 dans l’Alabama. Cet ancien esclave noir fait entendre sa voix au moment où les droits civiques des Noirs dans le sud des États-Unis sont sérieusement remis en cause par la classe politique. B.T. Washington dénonce les injustices dont souffrent les Noirs, en particulier le lynchage. Cependant, dans un souci d’apaisement et de réconciliation entre Blancs et Noirs dans le sud des États-Unis, il propose à ses concitoyens de couleur un programme dans lequel il les invite à abandonner pour un temps l’aspiration aux responsabilités politiques, la revendication des droits civiques et enfin les études supérieures. Il leur conseille de déployer leur énergie dans l’éducation technique et industrielle pour accroître leur richesse((Sylvie LAURENT, Op.Cit., p. 49-50)). Inconsciemment peut-être, il a intégré l’idée de l’infériorisation du Noir.
Un autre intellectuel noir, W.E.B Du Bois critique d’ailleurs sévèrement le programme de B.T. Washington dans son livre intitulé « Les âmes du peuple noir » paru en 1903. Il oppose trois arguments. D’abord, la propagande de son compatriote contribue à enraciner l’idée selon laquelle l’attitude des Blancs du Sud envers les Noirs est justifiée en raison « de l’état d’avilissement de ce dernier ». Ensuite, la mise en place de l’éducation primaire et technique est nécessairement longue. Enfin, il est impérieux que les efforts des Noirs soient soutenus et encouragés « par l’initiative des groupes environnants((W.E.B. Du Bois, Les âmes du peuple noir, Éditions la Découverte, Paris, 2007, p. 60-61)). »
De l’esclavage à la ségrégation
L’esclavage est aboli aux États-Unis mais, à l’évidence, l’émancipation de 1865 ne débouche pas sur l’égalité. Dans les États du Sud, la pratique de la ségrégation raciale se développe très rapidement. Ainsi, « du berceau au cercueil, rien n’échappe à la ségrégation, officielle dans le Sud, appliquée de fait ailleurs. »(( A. Kaspi, Op.Cit., p. 47))
Cette pratique contredit les bases élémentaires de la morale, en créant l’inégalité. Évidemment, comme le note lucidement A. Kaspi, « la séparation des races retarde, pis encore empêche, le progrès socio-économique de la communauté noire. Conséquence inéluctable : les Noirs passent pour des paresseux, des incapables, des sous- hommes. »(( Ibid., p.48))
Il ne faudrait pas croire cependant que les Noirs aient accepté ces conditions sans se rebeller. Ils ont contesté dès le début ces lois infamantes de ségrégation par le boycott des autobus et des journaux profondément racistes, et « des meetings de protestations se tenaient aux risques et périls des participants((Pap NDIAYE, États-Unis : un siècle de ségrégation, in L’Histoire, N°306 février 2006, p. 48)) ».
Un mouvement tel que la N.A.A.C.P. (National Association for the Advancement of Colored People), a été créé en 1909 à l’initiative de W.E.B. Du Bois, pour combattre la ségrégation par des moyens juridiques et garantir les droits civiques des Noirs. Celle-ci s’est positionnée dans le domaine juridique et est parvenue à s’implanter partout dans le Sud mais également dans le Nord. La NAACP est particulièrement active dans les années 1950 pour provoquer, par les moyens juridiques, le recul de la ségrégation dans les écoles. Le père de MLK en était membre et lorsque son fils revient dans le Sud...