Cet article fait suite à deux interventions commandées à l’auteur en 2024 par la FEEBF pour les responsables et animateurs enfance et jeunesse. L’objectif de ces interventions était de les aider à percevoir et à nommer les mutations psycho sociétales qui façonnent les enfants et les adolescents d’aujourd’hui ; de les aider à sortir de l’incompréhension face à certains comportements de ces enfants et adolescents et d’éviter ainsi de parasiter les relations et la communication des uns avec les autres par des phrases automatiques : « Je n’ai jamais vu ça ; ils sont déroutants ; je ne les comprends plus ; il faut qu’ils comprennent ; qu’est-ce que l’on peut faire pour qu’ils changent et se conduisent correctement ? … » En mettant des mots sur ce qui échappe momentanément à la compréhension, il est possible de ne plus avoir peur de ce qui déroute, de se libérer de ses impressions négatives, d’analyser ces situations et d’inventer des pistes pour agir.
L’auteur a notamment publié :
- La toute-puissance à l’école – Comment la repérer, l’analyser, agir, Paris, Éditions Retz, 2014.
- Devenir parent – Un art qui s’apprend, Montbéliard, Éditions Mennonites, 2024
Introduction
Les sociétés humaines évoluent en s’enrichissant, de génération en génération, d’apports et d’inventions nouvelles qui produisent des changements dans les manières d’être et de faire des générations suivantes. Les évolutions semblent aujourd’hui s’accélérer, semant parfois le trouble dans l’esprit des parents, des enseignants, des animateurs et responsables enfance et jeunesse, parce qu’ils ne se reconnaissent plus toujours dans les comportements des enfants et des adolescents qu’ils ont sous les yeux.
Les changements actuels ne concernent pas seulement les savoirs scientifiques ou technologiques qui conduisent les enfants et les adolescents à acquérir de nouvelles connaissances. Les changements actuels (notamment l’invasion du numérique dans la vie quotidienne) transforment en profondeur le psychisme, le langage, les relations à soi et aux autres, les manières de raisonner, les représentations mentales de l’identité ou du travail. Ils affectent toutes les générations, mais c’est principalement les enfants et les adolescents qui y sont le plus sensibles, car ils absorbent, tels des éponges, toutes les nouveautés. C’est le concept de mutation qui est utilisé pour rendre compte de ces changements profonds ; concept employé en France depuis le début des années 2000[1].
L’emploi de ce concept a pour fonction de rendre visibles et lisibles les changements et non de les qualifier de manière péjorative ou normative. Être mutant n’est pas un handicap ou un défaut qu’il faudrait réparer ou modifier, mais un état avec lequel composer, non pour l’éradiquer, mais pour qu’il devienne une chance pour les enfants et les adolescents… à condition qu’ils soient accompagnés pour saisir les enjeux et les conséquences de ces mutations et puissent participer activement à la construction de leur ÊTRE en devenir.
1. Enfants et adolescents vulnérables sur le plan psychologique
Si le rôle des parents est de protéger l’enfant « dans sa sécurité, sa santé et sa moralité pour assurer son éducation et permettre son développement dans le respect dû à sa personne[2] », les animateurs enfance et jeunesse n’ont-ils pas à y participer quand ces enfants et ces adolescents leur sont confiés ?
Durant l’adolescence se rejoue, de manière plus élaborée, ce qui s’est déjà déroulé dans la petite enfance : les processus d’individuation et de séparation. Le premier consiste à devenir un individu singulier et le second à s’éloigner des figures parentales pour chercher et trouver la juste distance, ni trop près, ni trop loin de son père et de sa mère. Si, durant la petite enfance, les parents participent à l’élaboration de la personnalité de leur enfant, ils sont priés par l’adolescent de le laisser se construire par lui-même. Il est alors vulnérable aux influences multiples d’autant qu’il fonctionne, comme le petit enfant, de manière pulsionnelle c’est-à-dire en donnant satisfaction, dans l’instant, aux envies et aux désirs qui l’assaillent.
L’enfance, qui se situe entre six ans et la puberté, a longtemps été une période de calme psychique durant laquelle l’enfant s’insérait dans sa culture, acquérait les compétences sociales nécessaires pour faire face aux situations personnelles et relationnelles dans lesquelles il était embarqué. Aujourd’hui bon nombre d’enfants n’entrent plus dans cette période de construction psychique et restent de petits enfants sur le plan psychologique. Ils abordent alors l’adolescence sans infrastructure stable pour élaborer ce qui se passe en eux.
L’adolescence est une période de changements internes, nombreux, profonds et pas toujours visibles, auxquels les adolescents et adolescentes s’adaptent, le plus souvent sans s’en rendre compte. Les transformations touchent le corps physique, comme les poussées de croissance, l’apparition de la pilosité, la maturation hormonale et sexuelle, etc., et aussi le corps psychique, car la personnalité se restructure de manière plus autonome, et aussi les relations aux autres, notamment aux figures parentales, et enfin le rapport au monde social, professionnel et politique. Lorsque ces transformations sont relativement bien tolérées, les jeunes traversent cette période sans trop de turbulences ou juste ce qu’il en faut pour que l’adage « il faut bien que jeunesse se passe » se vérifie pour eux.
La tolérance est ici la capacité à s’accepter tel que l’on est en train de devenir sans bien savoir vers quoi l’on va. Pour en bénéficier, il faut une certaine dose d’estime et de confiance en soi, une certaine qualité de relation à soi-même et aux autres. Les adolescents, garçons et filles, tolérants à l’égard d’eux-mêmes, présentent déjà une certaine maturation psychique et mentale : ils sont conscients des mutations qui se passent à l’intérieur d’eux-mêmes et peuvent les exprimer de manière verbale ; ils ne se laissent pas trop troubler par l’imprévu, les difficultés passagères et les changements psychiques ; ils arrivent aussi à demander de l’aide quand cela est nécessaire…
Quels sont les effets des mutations sociétales sur les enfants et les adolescents ?
Ils vivent dans une société qui se transforme à vue d’œil et qui les soumet à des influences multiples et contradictoires, dont certaines exercent sur eux fascination et emprise ; alors que leurs parents subissaient, quand ils étaient des enfants, seulement trois types d’influences, souvent complémentaires : celle de la famille, celle de l’école et parfois celle de l’Église.
À ces trois influences de base, s’ajoutent aujourd’hui l’économique, le médiatique, le numérique qui produisent de nouvelles normes, parfois étrangères à la culture familiale, mais que les enfants et adolescents introduisent dans la famille en toute simplicité au grand désespoir de certains parents. Ces trois nouvelles influences sont bien plus puissantes que les influences familiales et scolaires. Elles exercent un puissant pouvoir d’attraction sur les petits enfants qui, tels des éponges, les absorbent, et sur les adolescents qui accordent à ces influences une fonction d’enseignement.
Si la famille a pour fonction d’accompagner le développement de ses enfants, les influenceurs émanant des secteurs économique, médiatique et numérique ont des objectifs commerciaux et doivent sans cesse inventer de nouvelles normes ou normoses[3] pour conditionner les jeunes aux règles du marché en exerçant ainsi une emprise sur leur personnalité en devenir.
Il n’est pas inintéressant d’observer comment les influenceurs arrivent à caresser les enfants et les jeunes dans le sens du poil : ils vont les chercher dans leur zone de confort, la plus infantile...