Partant du constat largement partagé d’une crise des vocations pastorales, cet article identifie trois facteurs qui l’expliquent fréquemment et montre comment les écrits de Paul peuvent, pour chacun, nourrir une réponse. Perte de prestige du ministère ? Paul tient un discours lucide sur les difficultés de sa charge, sans jamais perdre de vue la grâce de servir Christ. Un pasteur « à tout faire » ? Paul laisse le modèle apostolique d’un ministère vécu en équipe. Difficile d’envisager un service « à vie » ? Paul offre l’exemple d’un ministère en mouvement.
Adapté d’une conférence donnée le 23 octobre 2025 à Vogüé, lors du séminaire national des responsables de l’union d’Églises Perspectives, cet article en conserve le style exhortatif.
Introduction
Au vu du départ à la retraite de nombreux pasteurs dans les prochaines décennies, il est urgent d’encourager et d’accompagner les vocations pastorales. Voilà l’avertissement que j’entends régulièrement depuis que j’ai commencé à me former au ministère… au début des années 2000 ! Dans la Fédération Baptiste (FEEBF), l’union d’Églises à laquelle j’appartiens, j’ai observé des efforts dans ce domaine depuis une vingtaine d’années. J’ai vu de nombreuses personnes de notre Fédération se former en institut biblique ou en faculté de théologie ; et notre Fédération compte actuellement une quinzaine d’étudiants reconnus en cours de formation. Pourtant, en ce mois de novembre 2025, un nombre record d’Églises cherche encore désespérément un pasteur ; y compris des Églises en relativement bonne santé et qui peuvent rémunérer correctement leur pasteur.
Cette situation n’est pas spécifique à notre union d’Églises. Dans plusieurs mouvements évangéliques d’Europe francophone, on semble vivre une forme de « crise des vocations ». Celles et ceux qui ont étudié ce phénomène avancent plusieurs éléments explicatifs[1]. Pour cet article, je me focaliserai sur trois facteurs particuliers :
-1. Dans notre société occidentale, il y a une perte de prestige concernant les figures d’autorité, et l’image du pasteur n’est pas épargnée.
-2. Les nouvelles générations sont peu attirées par l’idée d’un « pasteur à tout faire ». On aspire plutôt à des vocations plus spécifiques qui ne correspondent pas forcément à cette image du pasteur « généraliste ».
-3. Il est difficile pour les jeunes générations d’envisager un ministère (ou un métier) « à vie ». On préfère le changement, le mouvement, y compris au niveau professionnel.
Ce constat met en lumière des éléments sociologiques et culturels propres à notre époque et à notre société. Il me semble néanmoins que l’enseignement biblique sur les ministères se révèle particulièrement pertinent pour répondre à la « crise des vocations » actuelle. À travers cette contribution, j’aimerais m’arrêter plus spécifiquement sur la façon dont l’apôtre Paul vivait et parlait de son ministère. Paul est loin d’avoir vécu un ministère « facile », entre les persécutions, les voyages compliqués et les rejets subis de la part d’Églises qu’il avait fondées. Dans le contexte d’une société romaine obnubilée par l’honneur, il n’était pas culturellement attrayant de servir un Christ crucifié, en étant méprisé par tous, juifs comme païens. Pourtant, l’équipe de l’apôtre Paul ne semble pas connaître de crise de vocations : l’apôtre a eu de nombreux collaborateurs et il a formé plusieurs jeunes comme Timothée ou Tite. À la fin de son troisième voyage missionnaire, le livre des Actes signale la présence d’au moins sept collaborateurs dans l’équipe qui voyage avec lui (Ac 20.4). Paul était visiblement un facilitateur de vocations.
Au vu des trois facteurs évoqués ci-dessus en rapport avec la crise des vocations actuelles, et malgré les deux mille ans d’écart, il me semble que le modèle de Paul peut être une source d’inspiration dans notre contexte.
-1. Perte de prestige du ministère : Paul propose un discours sur son ministère à la fois très réaliste face aux difficultés mais qui sait aussi souligner la grâce qu’il y a à servir Christ !
-2. Image d’un pasteur « à tout faire » : l’apôtre Paul laisse le modèle apostolique d’un travail en équipe.
-3. Difficulté d’envisager un ministère « à vie » : l’exemple de l’apôtre Paul est celui d’un ministère en mouvement qui peut s’exprimer de manières très diverses selon les saisons du ministère.
Quelle image donne-t-on du ministère ?
Depuis plusieurs décennies, les figures religieuses d’autorité ne revêtent plus le prestige qu’elles avaient autrefois en Europe. Les révélations d’abus commis par des prêtres, pasteurs et autres responsables religieux ont probablement contribué à ternir l’image des ministres du culte. Au sein du courant protestant historique, il y a aussi eu une volonté de remettre en avant le sacerdoce universel : on a fait « descendre le pasteur de sa chaire » pour le considérer davantage comme un « frère » ou une « sœur »[2]. Cette perte de prestige n’est pas propre aux figures religieuses : c’est le cas pour la plupart des figures d’autorité dans notre société occidentale. Il suffit de penser à l’image globale que l’on a des politiques, des policiers ou des juges. Même un métier autrefois très estimé, celui d’enseignant, ne fait plus du tout rêver. Dans ces milieux, on parle aussi de « crise des vocations ». Ce constat n’est pas le même dans d’autres parties du monde, ce qui explique que la figure pastorale continue parfois d’y jouir d’une image bien plus prestigieuse.
À l’époque de l’apôtre Paul, les ministères chrétiens étaient probablement bien plus méprisés encore que dans nos sociétés occidentales contemporaines. Pourtant, lorsqu’on lit le Nouveau Testament, on constate que des hommes et des femmes décident tout de même de se mettre au service du Christ et de son Église ! Les nombreux collaborateurs de l’apôtre Paul n’ont pas craint de répondre à l’appel malgré les contraintes du ministère. Quel était donc le « truc » de l’apôtre Paul pour encourager les vocations ? Comment communiquait-il au sujet du ministère ?
Les lettres de Paul sont un témoignage précieux à ce sujet. D’un côté, l’apôtre ne s’invente pas un ministère doré : il fait ouvertement part de ses luttes, des difficultés, des galères, des oppositions. Mais, en même temps, il affirme haut et fort sa joie de servir Christ, la grâce que représente le ministère, et assure qu’il ne pourrait rien faire d’autre que d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. Je crois que nous avons là un équilibre intéressant et pertinent pour une génération qui valorise la « sincérité », mais qui a soif aussi de défis et de sens.
Une présentation réaliste et « vraie » du ministère
D’un côté, Paul ne s’invente pas un ministère idéal et sans difficulté. Il est frappant que, dans ses lettres, Paul témoigne bien davantage des difficultés et de l’opposition qu’il rencontre que des conversions, des Églises fondées, des miracles en lien avec son ministère. Et pourtant, on sait que le ministère de Paul était accompagné de miracles étonnants et de très nombreuses conversions. Il a aussi donné lieu à l’implantation de plusieurs Églises et contribué à la formation de nombreux responsables.
Une des épîtres qui met le plus en avant les difficultés de Paul, c’est 2 Corinthiens. Alors qu’il écrit cette lettre, Paul est confronté à une critique concernant la légitimité de son ministère par les membres d’une Église qu’il a fondée. Il ne cache pas la tristesse que lui cause cette situation (voir 2 Co 2). Pourtant, pour « défendre » son ministère, il va choisir de souligner les souffrances qu’il endure dans son corps. Il compare son corps à un « vase d’argile » faible et fragile (2 Co 4.7), à une cabane fragile et temporaire (2 Co 5.1-4). Aux chapitres 6 et 11, il dresse une liste impressionnante de ses galères et difficultés dans le ministère. En 2 Corinthiens 11.23-28, il indique avoir subi des coups de bâton, des flagellations, une lapidation, trois naufrages, de l’insécurité fréquente, des menaces de la part de ses compatriotes, des menaces de la part de « faux frères », des nuits blanches, la faim et la soif, le froid, le manque de vêtements et, plus généralement, le fardeau et le souci de toutes les Églises. Un peu plus loin, Paul confesse même que Dieu ne répond pas toujours positivement à ses prières : lorsqu’il a demandé à trois reprises à Dieu que « l’écharde dans la chair » lui soit enlevée, celui-ci lui a répondu : « ma grâce te suffit » (2 Co 12.7-10).
Pourquoi Paul met-il ainsi en avant ses souffrances et difficultés dans le ministère ? Je relèverais deux raisons principales fournies par l’apôtre en 2 Corinthiens.
Premièrement, Paul indique que sa faiblesse permet de laisser toute la place à la puissance et à la gloire de Dieu. « Ce trésor, nous le portons dans des vases faits d’argile, pour que ce soit la puissance extraordinaire de Dieu qui se manifeste, et non pas notre propre capacité. » (2 Co 4.7). Lorsqu’il répond négativement aux demandes de Paul, le Seigneur en donne la raison : « Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans...