Les trois Congrès de Lausanne, les déclarations qui en sont issues((La Déclaration de Lausanne (1974), le Manifeste de Manille (1989), l’Engagement du Cap (2010).)) et diverses rencontres s’inscrivant dans leur sillage((Voir, en particulier, la consultation évangélique sur le style de vie simple à Hoddesdon en Angleterre (1980) et à la rencontre de Grand Rapids aux États-Unis sur les relations entre l’évangélisation et la responsabilité sociale (1982).)), ont largement contribué, pendant ces quarante dernières années, à la réflexion et à l’action évangélique face à la pauvreté. Dans cet article, Daniel Hillion met en relief quelques aspects de l’apport de ces textes sur ce sujet((Pour une vision plus complète de l’apport du mouvement de Lausanne à ces questions, on peut se référer à Timothy Chester, Awakening to a World of Need, The Recovery of Evangelical Social Concern (Leicester, InterVarsity Press, 1993). Ce livre retrace l’historique de l’implication sociale évangélique des dernières décennies du 20ème siècle et fait apparaître les grandes tendances en présence. Il s’arrête en 1993 (date de publication du livre), mais permet de bien comprendre la contribution du mouvement de Lausanne dans ses premières années. Il reste très actuel pour aborder la diversité interne au monde évangélique sur les questions sociales.)). Dans un premier temps, il envisage les grandes perspectives, ou visions d’ensemble, qui s’en dégagent pour montrer comment elles contribuent, de manière équilibrée, à considérer l’engagement chrétien face à la pauvreté. Dans un second temps, il met l’accent sur des questions plus précises, méritant un approfondissement de la réflexion, susceptibles de susciter des débats (peut-être vifs, mais ô combien nécessaires). Les enjeux pratiques ne sont pas négligeables.
1. De vastes perspectives
Les textes de Lausanne excellent à dresser de vastes perspectives concernant l’engagement chrétien, l’enseignement biblique, l’action de Dieu dans le monde et la portée de l’œuvre du Seigneur Jésus. Ils ouvrent nos yeux sur le contenu du message biblique qui embrasse beaucoup plus de réalités que ce que nous pensons parfois et nous conduisent à voir que l’action en faveur des pauvres trouve sa place de façon naturelle. Je me bornerai à souligner rapidement quelques exemples en lien avec les trois grands textes de Lausanne.
Lausanne I : l’évangélisation du monde
La Déclaration de Lausanne (1974) porte essentiellement sur l’évangélisation du monde. Elle en donne la définition suivante((Je traduis cet extrait du paragraphe quatre à partir de l’original, en anglais, de la Déclaration de Lausanne, car la traduction française officielle s’éloigne trop de l’anglais.)) : « … l’évangélisation elle-même est la proclamation du Christ historique et biblique comme Sauveur et Seigneur, dans l’optique de persuader les gens de venir à lui personnellement et ainsi d’être réconciliés avec Dieu ». Il s’agit de ce que j’appellerais une définition « stricte » de l’évangélisation : celle-ci est de nature verbale et consiste à proclamer l’Évangile mais aussi à appeler à la repentance et à croire en Jésus. L’idée d’« évangéliser » par ses actes ou de prêcher l’Évangile sans paroles (selon l’adage attribué à tort ou à raison à Saint François d’Assise : « Prêche toujours l’Évangile et si c’est nécessaire utilise des paroles ») est étrangère à la Déclaration de Lausanne. L’action sociale n’est donc pas, en tant que telle, une forme d’évangélisation. La définition proposée par Lausanne me semble correcte.
Mais si le texte parle essentiellement de l’évangélisation, il le fait en établissant des connexions avec ce qui n’est pas l’évangélisation. L’évangélisation est rattachée à une série de thèmes((Ces thèmes sont principalement les suivants : l’envoi des chrétiens dans le monde (§ 1 qui ne sont pas envoyés dans le monde uniquement pour évangéliser), l’autorité de l’Écriture (§ 2), le caractère unique du Christ (§ 3), la présence chrétienne dans le monde et le dialogue (§ 4), le discipulat (§ 4), l’action sociale et politique (§ 5), l’Église (§ 6), l’unité et la collaboration (§§ 7-8), le style de vie simple (§ 9), la prise en compte de la culture (§ 10), l’édification et la formation de responsables autochtones, la formation théologique en général (§ 11), le combat spirituel et l’esprit du monde (§ 12), la persécution et la liberté religieuse (§ 13), le Saint-Esprit (§ 14), le retour du Christ (§ 15).)). Chacun d’entre eux est abordé parce qu’il a un lien avec l’évangélisation, mais il est aussi traité quelque peu pour lui-même. Le mouvement du texte tend à désenclaver l’évangélisation dans l’engagement chrétien. Comme le dit le paragraphe six : « Nous devons sortir de nos ghettos ecclésiastiques et imprégner la société non-chrétienne ». Au lieu d’avoir une vision de la mission, de l’engagement chrétien ou du devoir chrétien qui ne s’intéresse qu’à l’évangélisation, cette manière d’établir des liens entre l’évangélisation et toutes sortes d’autres réalités permet à la fois de rester centré sur l’évangélisation (le paragraphe six affirme nettement que « dans sa mission de service sacerdotale, l’Église doit accorder la priorité à l’évangélisation ») et d’ouvrir des perspectives très vastes.
La Déclaration de Lausanne affirme que l’évangélisation et l’engagement sociopolitique font tous deux partie de notre devoir chrétien (§ 5). Cette expression est la bienvenue car elle nous ramène à la notion de « devoir » : je suis convaincu que l’éthique biblique est une éthique pour laquelle les notions de commandement et d’obligation sont fondamentales((Cf. sur ces sujets : Henri Blocher, Pour fonder une éthique évangélique, in Fac-Réflexion 40-41 (1997), p. 20-34.)) – ce qui n’empêche pas de caractériser aussi cette éthique comme une éthique de l’amour (nous en reparlerons à propos de l’Engagement du Cap). L’expression « devoir chrétien » est propre à dépassionner les débats (même si elle en ouvrira sans doute d’autres !). Le mot « mission », par contraste, est aujourd’hui un peu trop chargé : on peut discuter sans fin et avec beaucoup d’ardeur (ou d’aigreur) de la question de savoir si le souci des pauvres fait partie ou non de la mission de l’Église et quelle place il occupe au sein de cette mission. On se demandera beaucoup moins si oui ou non c’est un devoir chrétien. Il ne faudrait pas que l’enthousiasme pour la mission nous détourne de l’humble nécessité d’accomplir notre devoir chrétien qui inclut certainement une manière chrétienne de réagir face à la pauvreté qui afflige tant d’êtres humains.
Lausanne II : l’Église tout entière portant l’Évangile tout entier au monde tout entier
Le Manifeste de Manille se structure autour d’une idée qui est déjà exprimée dans la Déclaration de Lausanne : l’Église tout entière portant l’Évangile tout entier au monde tout entier. Là encore, la formulation évoque prioritairement l’évangélisation, mais lorsqu’on y regarde de plus près et que l’on approfondit le sens des trois termes clés – l’Évangile, l’Église, le monde – en prenant en compte la note « holistique » (les « tout entier »), on est rapidement entraîné dans des perspectives très vastes.
En approfondissant le sens de l’Évangile (l’Évangile tout entier), on est amené à parler de ce que l’Évangile présuppose : la création, le péché et la grâce commune, mais aussi de ce que l’Évangile implique : ses conséquences sociales, la dénonciation prophétique de ce qui est incompatible avec l’Évangile, la conjonction de la Parole et des actes.
En parlant de l’Église (l’Église tout entière), on parle de l’« incarnation » de l’Évangile (je n’aime guère cette expression((Cf. la position nuancée présentée par Henri Blocher, Comme le Père m’a envoyé… (Jean 20.19-23), in La Bible au microscope, Exégèse et théologie biblique du Nouveau Testament, volume 2 (Vaux-sur-Seine, Édifac, 2010), p. 87-96.)), même si elle vise quelque chose de vrai en le disant de façon maladroite), du ministère et du sacerdoce de tous les croyants, de la part de chacun dans le témoignage et d’une vie chrétienne cohérente avec ce témoignage.
En parlant du monde (le monde tout entier), on s’oblige à étudier les réalités du monde dans lequel nous vivons, y compris au niveau culturel, social, économique et politique et on peut parler de la manière dont le chrétien doit vivre au sein des réalités du monde, en famille, au travail, comme citoyen, face à la pauvreté et aux injustices.
Chacun de ces trois mots clés (Évangile, Église, monde) amène naturellement le Manifeste de Manille à parler des pauvres ou de sujets pertinents pour la réflexion et l’action dans la société.
Lausanne III : un amour biblique complet
L’Engagement du Cap est composé de deux parties : une confession de foi et un appel à l’action. La confession de foi se concentre sur le thème de l’amour et s’ouvre sur le rappel du commandement de l’amour de Dieu et du prochain. Chacun des dix chapitres de la confession de foi parle d’une facette de l’amour((Nous aimons parce que Dieu nous a aimés le premier ; nous aimons le Dieu vivant ; nous aimons Dieu le Père ; nous aimons Dieu le Fils ; nous aimons Dieu le Saint-Esprit ; nous aimons la Parole de Dieu ; nous aimons le monde de Dieu ; nous aimons l’Évangile de Dieu ; nous aimons le peuple de Dieu ; nous aimons la mission de Dieu.)). En prenant comme perspective l’idée d’un « amour biblique complet »((Cf. L’Engagement du Cap, première partie, 1, C. Marpent, BLF, 2011, p. 22.)), l’Engagement du Cap permet d’aborder l’ensemble des réalités humaines et, là encore, l’action en faveur des pauvres trouve une place naturelle. Si l’on pose la question : « Dans la perspective d’un amour biblique complet, devons-nous faire quelque chose pour les pauvres ? » une réponse positive semble assez évidente. L’Engagement du Cap offre un développement explicite sur l’amour envers un monde pauvre et souffrant((Ibid., première partie, 7, C, p. 35-36.)), mais ce n’est pas le seul passage à aborder la question de la pauvreté.
L’Engagement du Cap nous offre plusieurs perspectives globales outre celle de l’amour. L’une des principales est celle de la mission. Le concept de « mission » utilisé par l’Engagement du Cap est extrêmement large. Il semble être équivalent à « tout ce que nous faisons au nom du Christ »((Cf. Ibid.,...