L’Église « une » : faire parler notre ADN

Vie et gestion de l'Église

Cet article restitue trois conférences données lors du congrès des CAEF (Communautés et assemblées évangéliques de France) sur le thème de l’Église une. Le lecteur retrouvera un style plus oral, et un propos parfois marqué par l’auditoire du congrès. Néanmoins, en ses affirmations et thèses fondamentales, il s’adresse plus largement aux évangéliques conscients du besoin actuel de renouveler notre compréhension de l’Église selon l’Évangile de Jésus-Christ à partir d’une conviction fondamentale que l’auteur présente : mieux « voir » l'Église nous permettra de mieux « vivre » l'Église, et de mieux utiliser les dons que Dieu fait à son Église pour la croissance du corps et l'avancement du royaume de Dieu.

Introduction

L’exploitation des techniques liées à la recherche sur l’ADN permet régulièrement de dévoiler des vérités cachées ou inconnues jusque-là : la présence d’une personne sur une scène de crime où elle niait avoir été ; une paternité inattendue, inassumée ou dissimulée. On dit même parfois que « l’ADN ne ment pas ! » C’est vrai que les conditions de collecte d’un échantillon d’ADN peuvent brouiller les cartes, que l’ADN ne dit peut-être pas tout, mais quand l’ADN a parlé, « c’est plié » ! L’image de l’ADN est biologique, et la métaphore a certaines limites pour parler de l’Église. L’image est simplement prise pour parler de ce qui fonde notre identité et qui est appelé à s’exprimer dans la vie de nos Églises locales, partout où elles sont placées. Faire parler notre ADN… Il ne s’agit pas de l’ADN d’une Église locale ou d’une union d’Églises en particulier, mais bien de celui de l’Église une. L’ADN d’une Église locale ou d’une union d’Églises n’est en réalité qu’une expression, dans un contexte donné, de l’ADN de l’Église une. L’Église une est « une » en tant que création du Dieu Père, Fils et Saint-Esprit par la puissance de l’Évangile.

Nul besoin de microscope électronique, de séquençage des gènes, l’ADN de l’Église une est donné dans l’Évangile de Jésus-Christ. Ce sera le propos de la première partie de cet article : l’Évangile détermine ce que nous sommes en tant que personnes, et ce que nous sommes en tant qu’Église : notre identité est déterminée par notre union avec Christ, par l’Esprit-Saint, au moyen de la foi. La deuxième partie mettra en lumière ce que notre union avec Christ implique pour l’existence de l’Église : nous confessons Christ comme Seigneur sur le monde et tête de l’Église, et nous identifierons quelques éléments qui en découlent pour l’Église et les Églises. Enfin, la troisième partie sera consacrée à la manière dont nous pouvons mieux assumer notre ADN ecclésial dans la diversité de nos lieux et de nos contextes.

Mon désir, et ma prière, c’est qu’en réfléchissant ainsi à la réalité de l’Église selon l’Évangile, nous puissions la « voir » de façon renouvelée, de manière à être émerveillés par ce que Dieu fait et veut faire en Christ par son Esprit. À l’écoute de la Parole, c’est dans l’adoration de notre Dieu, dans la confession de ce qu’il a fait en Christ notre Seigneur, et dans la reconnaissance pour l’action de son Esprit que doit prendre racine notre action dans l’Église et le ministère. En effet, si « la foi vient de ce qu’on entend », comme le dit Paul, et que « ce qu’on entend vient de la Parole du Christ((Rm 10.17.)) », l’écoute de la Parole, de l’Évangile, nous permet aussi de mieux « voir » qui est Dieu par l’œuvre qu’il opère dans l’Église, de mieux « voir » également qui nous sommes « en Christ » et ce que nous sommes appelés à vivre ensemble. Mieux « voir » l’Église nous permet de mieux « vivre » l’Église, et peut-être de mieux utiliser les dons que Dieu fait à son Église pour la croissance du corps et l’avancement du royaume de Dieu.

1. « Je crois en l’Église »… vraiment ?

« À moi, le moindre de tous les saints, cette grâce a été accordée d’annoncer aux non-Juifs, comme une bonne nouvelle, la richesse insondable du Christ et de mettre en lumière pour tous la réalisation du mystère caché de tout temps en Dieu, le créateur de tout ; afin que la sagesse de Dieu, dans sa grande diversité, soit maintenant portée, par l’Église, à la connaissance des principats et des autorités dans les lieux célestes selon le projet éternel qu’il a réalisé en Jésus-Christ, notre Seigneur. » (Ep 3.8-12, NBS)

L’Église, nous la vivons tous dans le rythme de nos rassemblements et de nos diverses rencontres. Nous en avons l’expérience concrète dans notre Église locale. Dans plusieurs Églises ou unions d’Églises évangéliques en France, nous vivons aussi la communion au-delà de l’Église locale, par des cultes inter-Églises, des pastorales, des rassemblements chrétiens. La réalité concrète de nos Églises nous a conduits, au fil des années, à renforcer nos liens, nos collaborations, voire notre interdépendance à travers des ministères transversaux, des liens de solidarité, des pastorales…

Ainsi, la réalité même de nos Églises, amenées à renforcer leurs liens entre elles, nous a conduits à nous rappeler que, si l’Église locale est pleinement l’Église, elle ne l’est jamais toute seule, mais toujours en communion avec d’autres Églises locales. C’est une réalité triviale qui traverse déjà le Nouveau Testament, avec des ministères qui circulent entre les Églises((On peut par exemple penser à Timothée ou Tite, mais aussi Priscille et Aquilas.)), des lettres échangées dont certaines font partie de la Bible et d’autres ont été perdues((Une troisième « épître aux Corinthiens », située entre les deux épîtres éponymes du Nouveau Testament semble avoir été perdue (cf. 2 Co 2.3 et la note dans la Bible d’Étude du Semeur, Charols, Excelsis, 2001).)), des liens de solidarité financière((2 Co 8 et 9, par exemple.))… Il est donc important de comprendre ce qui fait que chacune de nos communautés-en-lien-avec-d’autres est « l’Église de Jésus-Christ », cet ADN qui permet de parler de l’Église, au singulier, et de vivre la communion entre les Églises, au pluriel. Et pour cela, il est nécessaire de comprendre l’Église à partir de la personne et l’œuvre de Jésus-Christ, parce que l’Église appartient à la réalité de l’Évangile par notre union avec Christ. C’est dans l’Évangile que nous trouvons le fondement, le but, l’ADN de l’Église. Nous reviendrons donc à l’Évangile, pour mieux comprendre ensuite la formule du Credo « Je crois en l’Église », et pour constater enfin qu’on ne parle pas d’une Église idéale, mais bien de l’Église concrète, parce qu’il n’y en a qu’une…

1.1. Retour à l’Évangile : L’Église comme expression collective de notre union avec Christ

Notre sujet est donc l’Église, au singulier, et même l’Église une, qualificatif qui renforce encore ce singulier s’il était possible, tout en sachant que l’Église « une » se manifeste concrètement dans les Églises locales. Nos Églises (au pluriel) sont l’expression dans le temps et dans l’espace de la réalité de l’Église que Christ a établie par son enseignement, son œuvre, sa passion et l’envoi de son Esprit. Pour comprendre l’ADN de l’Église, il nous faut revenir à la réalité fondamentale qui a été établie une fois pour toutes en Christ. En lui, nous avons le pardon des péchés, la réconciliation, la paix avec Dieu((Cf. Rm 5, entre autres.))… et nous avons encore plus. Ce n’est pas seulement le fait que l’obstacle du péché qui nous sépare de Dieu est surmonté, ou plutôt enlevé, – ce qui est déjà une grâce immense –, mais c’est aussi que, par la foi, qui est un don de Dieu((Ep 2.8.)), le Saint-Esprit nous unit à Christ pour nous conduire au Père((Cf. Ep 4.4-6.)). Nous sommes unis à Christ, et comme insérés dans les relations de communion entre le Père et le Fils par l’Esprit((Jn 17.20-26.)). Être sauvé, c’est fondamentalement être uni à Christ par l’Esprit au moyen de la foi, et c’est une réalité mystérieuse que nous vivons quotidiennement, souvent sans nous en rendre bien compte((Cf. Rm 6.3-10.)).

Nous sommes sauvés par la foi, qui est un don de Dieu. Et par la foi, l’Esprit nous unit à Christ et donc, indissociablement, à tous ceux qui sont également unis à Christ par le même Esprit((Cf. Ep 4.3-6.)). Autrement dit, l’Église n’est pas un sujet qui viendrait seulement « après » l’Évangile, mais elle appartient à l’œuvre de salut en Jésus-Christ. Étant unis à Christ par l’Esprit, nous sommes indissociablement en communion avec tous ceux qui ont la même foi dans le même Christ, nous sommes « ajoutés à l’Église », comme le formule Luc dans les Actes des apôtres (2.41,47). Nous sommes toujours sauvés personnellement : je ne peux pas avoir la foi à la place de quelqu’un d’autre. Mais nous ne sommes pas sauvés seuls, parce que le projet de Dieu est de se racheter un peuple((Ti 2.14.)) dont chaque Église locale, composée de frères et de sœurs unis à Christ et unis les uns aux autres en Christ, est l’expression publique.

C’est là d’abord, dans nos Églises locales, que l’Évangile est publiquement proclamé, vécu et, pourrait-on dire, au sens le plus positif de l’expression, mis en scène dans le monde, et pour le monde. Pour autant, l’Église est plus qu’un « moyen », un « instrument » de propagation de l’Évangile : elle est aussi, d’une certaine manière, une fin en soi. Elle est, par les personnes rassemblées, l’objet de l’amour de Dieu, de ses soins et de son attention particulière : elle est l’épouse. L’Église locale est l’Église de Jésus-Christ : Paul s’adresse, par exemple, à « l’Église de Jésus-Christ qui est à Corinthe((Co 1.2.)) ». C’est une Église locale, mais elle est pleinement l’Église de Jésus-Christ. L’Église locale n’est pas un « morceau », une partie ou une « succursale » d’une Église nationale ou mondiale qui serait « au-dessus » des Églises locales. Et c’est pour cela que nos Églises locales, en régime congrégationaliste, ont une grande autonomie dans la manière de s’organiser et de vivre la foi. Mais cette foi, chaque Église ne l’invente pas indépendamment des autres, elle la reçoit dans la communion des Églises qui se manifeste, par exemple au sein d’une union d’Églises, par une confession de foi commune. Nous sommes ensemble unis à Christ par l’Esprit au moyen de la foi. Comme l’a formulé de façon fort taquine un collègue enseignant, « Christ n’a qu’une épouse, et pas un harem ! »…

Cette union avec Christ par l’Esprit, qui fait que nous sommes unis les uns aux autres par le même Esprit, est « unique en son genre ». C’est pourquoi elle est décrite dans l’Écriture par plusieurs images. L’Église est un corps interdépendant (1 Co 12), elle est un corps dont la tête est Christ lui-même (Ep 1 ; Col 1) ; elle est le troupeau dont Christ est le berger (Jn 10), la vigne dont les disciples sont les sarments (Jn 15), l’olivier taillé sur lequel des hommes et des femmes ont été greffés (Rm 11)… Toutes ces images sont utiles et nécessaires pour dire quelque chose de cette union, pour en montrer à la fois le caractère unique et les multiples facettes : ni fusion ni simple association, elle englobe tous les aspects de notre existence. Ces images nous permettent de discerner quelques caractères importants de notre union avec Christ :

  • Elle est unique en son genre et garde quelque chose de profondément mystérieux. Elle ne se ramène à aucune explication qui serait simplement historique, sociologique ou politique. L’étude purement humaine de l’Église ne peut pas rendre compte de son identité !
  • Elle est personnelle : c’est une union de personnes qui restent chacune distincte et unique dans l’unité la plus grande. L’union avec Christ met à la fois en valeur l’identité particulière de chaque membre indispensable au corps, et l’identité solidaire de l’Église comme un corps, en relation avec la personne de Christ.
  • Elle maintient toujours l’union dans le vis-à-vis : l’image de l’Église comme « corps de Christ », à elle seule, pourrait être interprétée dans le sens d’une « fusion » en Christ… ou alors faire du corps un simple « outil » de la tête. Mais l’Église est aussi l’épouse, en vis-à-vis avec son Seigneur qui la rassemble, qui lui parle, l’aime et en prend soin. L’union se conjugue avec le vis-à-vis, comme le traduisent (normalement) nos cultes : dans le vis-à-vis, la Parole du Seigneur est adressée à l’Église de diverses manières((La lecture, la prière, le chant, la prédication, l’exhortation…)) , pour encourager, édifier, reprendre… et elle répond par l’adoration et la prière. L’union, quant à elle, s’exprime dans la communion intime du peuple en Christ, manifestée par la louange, la cène ou dans les échanges fraternels.
  • Enfin, elle est « ordonnée » : Christ est le berger/pasteur, nous sommes le troupeau ; il est la tête, et nous le corps ; il est le Seigneur de son peuple, nous sommes citoyens.

Unis à Christ, nous ne devenons pas Christ. Unis en Christ les uns aux autres, nous ne perdons pas nos identités propres. Unis à Christ en tant que personne et en tant que peuple, nous sommes dans une relation différenciée, ordonnée mais toute proche avec notre Seigneur et, par lui, les uns avec les autres.

L’Église est donc à comprendre d’abord comme l’expression collective et publique de notre union avec Christ, qui vient de la Parole de l’Évangile, agissante par l’Esprit de Christ. Et c’est pourquoi l’Église appartient à l’Évangile et peut être considérée à la fois, comme les réformateurs l’ont dit, une « créature de la Parole((L’expression consacrée est creatura verbi, une expression que l’on trouve déjà chez Luther (creatura verbi divini : voir Kimlyn J. BENDER, « Ecclesiology and Christology », in Kimlyn J. BENDER, D. Stephen LONG, dir., The T&T Clark Handbook of Ecclesiology, Londres, T & T Clark, 2002, pp.323-343, p.337).)) », fruit de l’Évangile, et la première « création du Saint-Esprit((Kevin VANHOOZER, « Ecclesiology as a Dogmatic Discipline », in Kimlyn J. BENDER, D. Stephen LONG, sous dir., op.cit., p.300. L’expression creatura evangelii permet d’associer le Fils et l’Esprit dans la création de l’Église.)) », une fois répandu à la Pentecôte((Je signale la belle formule d’Alain Nisus : « La Pentecôte représente l’engendrement de l’Église » (Alain NISUS, L’Église comme communion et comme institution, Paris, Cerf, 2012, p.410).)). C’est Christ qui a établi ou institué son Église, et c’est l’Esprit qui la constitue concrètement en tout temps partout où, par la Parole, des hommes et des femmes se tournent vers Christ dans la repentance et dans la foi et confessent leur foi ensemble de diverses manières((Pour la distinction entre « l’institution » de l’Église par Christ et sa « constitution » par l’Esprit, voir Alain NISUS, op.cit., en particulier p.391. Je suis débiteur envers Alain Nisus pour un certain nombre de formulations, qu’à force de le lire et de l’entendre, je me suis totalement appropriées !)). L’Église est une création – et même une « nouvelle » création – du Dieu trinitaire qui nous unit à lui en Christ Jésus, notre Seigneur.

L’Église, vue ainsi, est l’expression collective du salut réalisé une fois pour toutes par l’œuvre de Christ, ce Christ à laquelle elle est unie. On pourrait même dire son expression « corporative », en tant que corps collectif((Il s’agit bien de son expression « corporative », et non « corporelle », Jésus ayant revêtu son corps de résurrection au matin de Pâques.)). C’est pourquoi, dans ce qu’elle est, fait et vit dans ses manifestations locales, elle retrace en permanence la vie de Christ, son enseignement, sa mort, sa résurrection, son ascension et le don de son Esprit. L’Église reste une organisation humaine, bien sûr, avec les réalités humaines que l’on connaît dans les groupes humains, joyeuses ou plus difficiles, et auxquelles les historiens, sociologues s’intéressent pour notre plus grand profit ! Mais ce qu’ils ne peuvent pas voir, c’est la réalité première et fondamentale de l’Église, cette création venant de Dieu, à travers l’union avec Christ, par son Esprit. Cette identité fondamentale, cet ADN qui est celui de l’Évangile, ne peut être « vu », et « reçu » que par la foi.

1.2. « Je crois en l’Église »

Il est bien entendu que nous « voyons » l’Église, ou probablement plutôt les Églises, nous connaissons par expérience sa réalité la plus concrète. Mais nous ne pouvons vraiment « voir » l’Église que lorsque, par la foi, nous y discernons cette œuvre de Dieu en Christ. Et « voir » l’Église de cette manière change notre perspective, notre façon de la comprendre et d’y vivre.

C’est dans ce sens que le Credo peut dire « Je crois en l’Église » (Symbole de Nicée-Constantinople). Les évangéliques, à la suite de toute l’Église depuis des siècles, confessent le Symbole des Apôtres, le Symbole de Nicée-Constantinople et le Symbole de Chalcédoine, ces grands textes des premiers siècles, qui ont donné à l’Église la grille de lecture fondamentale de l’Écriture à partir de la révélation de Dieu en Jésus-Christ, par l’Esprit saint. Ils sont hélas trop souvent mal connus, mais ils donnent les bases de la compréhension trinitaire de l’Évangile : ils confessent la Personne de Christ comme Fils unique du Père, parfaitement Dieu et parfaitement homme, et agissant avec le Père par l’Esprit dans le monde. « Je crois au Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre » […] puis « un seul Seigneur, Jésus Christ, le Fils unique de Dieu » […] puis « Je crois en l’Esprit saint » […] Dans l’Évangile se révèle le Dieu Père, Fils et Saint-Esprit, et c’est bien le Dieu trinitaire qui a créé l’Église.

C’est en effet dans le cadre de ce troisième article qui concerne le Saint-Esprit qu’apparaît l’Église((Karl Barth souligne l’association de la formule « je crois en l’Église...

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