Stratégies pour l’intégration de minorités ethniques dans les Églises évangéliques

Diversité culturelle
NULL

Entre les années 1960, où j’ai reçu mon appel au ministère pastoral, et aujourd’hui, la société française en général, et les grandes métropoles en particulier, ont connu des bouleversements profonds, dont l’un des plus voyants serait sans doute l’arrivée massive de populations étrangères, venant d’autres continents, chacune avec sa culture.

L’expérience de malentendus entre Français et étrangers, la sympathie pour les idées d’extrême droite exprimée par certains membres d’Églises Évangéliques, les doléances de quelques chrétiens immigrés, les départs non-expliqués d’étrangers des Églises françaises, et la multiplication rapide des Églises dites « ethniques » soulevaient toutefois de plus en plus de questions dans mon esprit. Ils m’ont finalement poussé à approfondir ma réflexion.

L’une des questions que je me suis posées, était : comment favoriser l’intégration de minorités ethniques dans les Églises évangéliques françaises ? Dans ce texte, je propose quelques stratégies.

Repères bibliques

Toute stratégie dans le développement des Églises nécessite un fondement biblique. Commençons donc par découvrir les principaux repères par rapport à la diversité culturelle.

Les intentions du Créateur

Dès le début du récit biblique, Dieu affiche son goût de la diversité. Il crée et la terre et le ciel, et le soleil pour présider au jour et la lune et les étoiles à la nuit, et les monstres marins et les oiseaux ailés, et l’homme et la femme (Gn 1, cp. Ps 148). En effet, il se plaît à créer des contraires, qui se complètent et s’harmonisent, au lieu de se concurrencer et de se battre. Il n’est pas le Dieu « ou – ou » mais le Dieu « et – et ». Il crée les humains pour remplir la terre (Gn 1.28). Il envoie Noé et ses fils afin qu’ils se répandent en grand nombre sur la terre (Gn 9.7). Il constate de manière plutôt positive qu’ils sont « répartis par pays selon la langue et par tribus dans chaque nation »((Stephen A. RHODES, Where the Nations Meet, The Church in a Multicultural World, Downers Grove, Ill : Inter-Varsity Press, 1998, p. 24ss.)).

Les humains craignent cependant d’être « disséminés sur l’ensemble de la terre » (Gn 11.4) et refusent la diversité voulue par le Dieu trinitaire. Avec la construction de la tour de Babel, ils se lancent dans la création d’un « nouvel ordre mondial », une version humaine de l’unité, forgée de façon autonome et fondée sur l’identité raciale, ethnique ou culturelle. Cette unité est contre l’autre au lieu d’être avec l’autre, et dans l’uniformité et l’autonomie au lieu d’être dans la diversité et l’interdépendance. Dieu intervient rapidement pour mettre fin à l’expérience de cette entreprise orgueilleuse.

Le correctif à la dérive

Après avoir bataillé pendant cinquante ans avec l’apprentissage de la langue française, l’auteur pourrait être tenté de ressentir la confusion du langage des hommes (la sanction imposée aux bâtisseurs de la tour [Gn 11.9]), comme une terrible malédiction infligée à l’humanité. Il n’en est cependant rien ! Cette mesure n’était pas un jugement sévère de Dieu, mais plutôt une expression de sa bonté, un retour vers ses intentions de départ et vers le chemin tracé dans le chapitre 10 de la Genèse.

L’appel d’Abraham (Gn 12.1), point tournant dans l’histoire du salut (dont le récit suit immédiatement celui de la tour de Babel), n’intervient pas par hasard. Dieu invite Abraham à mettre sa confiance en lui, à voyager en direction d’un nouveau pays et à accepter une nouvelle identité. Il l’appelle à dépasser les limites de son passé et à regarder vers l’avenir de Dieu, à laisser tomber ses projets sans lendemain, et à devenir « une bénédiction pour d’autres » (Gn 12.2), en effet, pour toutes les familles de la terre (Gn 12.3). Abraham obéit à l’appel de Dieu, et part vers l’inconnu. À l’opposé des hommes de Babel, il accepte d’être « disséminé ». On passe du summum de la révolte de l’humanité à la conception sublime de l’alliance de Dieu avec les humains.

L’apôtre Paul désigne cette promesse de bénédiction pour toutes les nations qui est faite à Abraham, l’homme qui a obéi à Dieu et quitté sa patrie, comme l’Évangile « annoncé par avance » (Ga 3.8). L’élection d’Abraham (un geste potentiellement très exclusif) est en réalité au service de la mission (un objectif très inclusif)((RHODES, op. cit., p. 36.)) ! Celui qui se trouve en situation d’étranger, loin de son pays et des siens, doit pouvoir s’identifier facilement à la démarche d’Abraham.

La place de l’immigré en Israël

Autant la « cruauté » des Israélites envers l’ennemi dans la guerre de conquête de la Terre promise (Jos 6.21, etc.) peut choquer nos contemporains, autant leur sollicitude envers l’immigré, tout empreinte d’empathie, devrait inspirer l’admiration. Comme la veuve et l’orphelin, autres objets de la sollicitude de Dieu, l’étranger fait partie de ceux qui ont un besoin particulier de protection :
Si un étranger vient s’installer dans votre pays, ne l’exploitez pas. Traitez-le comme s’il était l’un des vôtres. Tu l’aimeras comme toi-même : car vous avez été vous-mêmes étrangers en Égypte. Je suis l’Eternel, votre Dieu. (Lv 19.33-34, cp. Ex 22.21, Jr 22.3, etc.).

Le peuple est donc appelé à retrousser ses manches et à se joindre à l’action de Dieu dans le monde en faveur des opprimés. Il est appelé à être saint car Dieu est saint, et parmi les dimensions sociales de la sainteté, il y a justement le respect de l’étranger. L’accueil accordé à l’étranger pourrait même être considéré comme un baromètre de la sainteté, et comme la meilleure façon de manifester la sainteté de Dieu parmi les nations !

L’étranger devient parfois un personnage central dans le récit biblique, car sa démarche est une figure de la foi, cette aventure qui nous entraîne vers l’inconnu. Par la foi, Ruth suit sa belle-mère, Noémi, elle adopte le pays et le Dieu de sa belle-mère (Rt 1.16). Le petit livre qui porte son nom montre comment la grâce de Dieu transcende les barrières raciales, nationales et religieuses. Si Booz avait négligé d’accueillir Ruth, il ne serait jamais devenu l’aïeul du roi David et du Messie d’Israël ! En accueillant l’étranger, ou en nous laissant accueillir par l’étranger, nous ouvrons la porte à l’action de Dieu au milieu de nous, car Dieu aime remettre en question et bousculer les conventions humaines, et il choisit fréquemment de se servir de l’étranger pour le faire.

La diversité culturelle dans l’Église primitive

La présence de plusieurs « étrangères », parfois même de réputation douteuse, dans la généalogie de Jésus du premier chapitre de l’Évangile selon Matthieu surprend le lecteur, qu’il s’agisse de Thamar, la Cananéenne (v. 3, cp. Gn 38), Rahab, la prostituée de Jéricho (v. 5, cp. Jos 6), Ruth la Moabite (v. 5, cp Rt 1-4) ou la « femme d’Urie », le Hittite (v. 6, cp. 2S 11). Le « sang métissé » du Sauveur((Selon l’expression de Ray Bakke, dans Raymond J. BAKKE, André POWNALL et Glenn SMITH, Espoir pour la ville, Dieu dans la cité, Québec, La Clairière, 1994, p. 32.)), et l’accent sur sa filiation à Abraham, lui-même « à l’origine de diverses nations » (Gn 17.6), préparent le caractère universel de la mission du Messie. Même si Jésus accorde la priorité à la Maison d’Israël (« On ne jette pas le pain des enfants aux chiens » !… lance-t-il à la femme cananéenne [Mt 15.24,26°]), il s’identifie avec Jonas (Mt 12.39-42, 16.4) et ordonne à ses disciples : « Allez donc dans le monde entier, faites des disciples parmi tous les peuples… » (Mt 28.19). Son royaume messianique s’élève au-dessus de tous les royaumes de la terre, et se construit sur la base de valeurs radicalement autres que ceux du monde.

La Pentecôte (Ac 2) prend une dimension vraiment multiculturelle. Elle touche des Juifs et des prosélytes de trois continents (et pas seulement des ressortissants de l’Empire romain), parlant diverses langues : de l’Asie occidentale (Parthes, Mèdes, Élamites, habitants de la Mésopotamie, v. 9), de l’Afrique septentrionale (Égyptiens et Libyens) et de l’Europe (Romains et Crétois, v. 10). Babel est renversé, car on commence à s’entendre et à se comprendre à nouveau. L’Esprit Saint transcende des problèmes de langue et de culture !

Le caractère multiculturel de l’Église de Jérusalem ne tarde pas, cependant, à provoquer des tensions. Les disciples juifs de culture grecque se plaignent d’injustices dans la distribution de la nourriture aux pauvres de la part des disciples nés en Palestine. Les apôtres résolvent le problème avec beaucoup de sagesse, en permettant à l’Église d’élire une équipe de « diacres » du groupe minoritaire (tous les noms sont grecs, Ac 6.5).

L’ouverture de l’Église aux chrétiens venant d’autres cultures est un des thèmes centraux des Actes des Apôtres, mais elle ne va pas sans difficultés, car les disciples continuent à se sentir liés par les lois de pureté rituelle, qui les coupaient jusque-là des autres (Ac 10.14,28, etc.). Lorsque des Samaritains reçoivent le message de la Bonne Nouvelle, il faut une délégation apostolique pour vérifier l’authenticité de la démarche (Ac 8.14). Le baptême accordé à Corneille, officier romain, provoque un scandale chez les chrétiens d’origine juive, et Pierre doit « leur exposer, point par point » tout ce qui s’est passé (Ac 11.2-4). L’Église de Jérusalem envoie Barnabas à Antioche pour faire une enquête sur la conversion d’un grand nombre de Grecs. Entre chrétiens d’origine juive et chrétiens d’origine grecque, la mèche brûle et le feu menace de consumer les uns ou les autres.

À la « conférence » de Jérusalem (Ac 15), on apprend à discerner entre l’essentiel et le secondaire, à dépasser le dilemme « ou – ou » et à le transformer en situation « et – et ». On apprend à faire la distinction entre les valeurs de sa propre culture et celles de l’Évangile. Law compare les conflits ethniques et culturels à un feu, qu’on est appelé à sanctifier et à utiliser pour purifier sa vision de Dieu, de soi et de la communauté, et non pour détruire les autres((Eric H. F. LAW, The Bush Was Blazing But Not Consumed, Developing a Multicultural Community Through Dialogue and Liturgy, St Louis MO, Chalice, 1996, pp. 39-45.)). Le feu brûle dans l’Église, mais à la conférence de Jérusalem, les apôtres ont su le contenir et le « domestiquer ».

Pour ceux, enfin, qui seraient tentés de croire que...

Cet article est réservé à nos abonnés

Commandez votre exemplaire ou abonnez-vous pour poursuivre votre lecture !

Article précédent

La raison est pour Dieu

Réservé abonnés
Article suivant

Une autre justice, qui restaure et guérit

Réservé abonnés

Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#13 - 4e trimestre 2011

Voir le magazine

À lire dans Diversité culturelle