La présence et l’action de l’Église envers les personnes marginalisées et en situation de pauvreté

Relation avec le monde

Face aux injonctions de l’appel à la radicalité d’un certain nombre de mouvements sur la présence et l’action de l’Église auprès des pauvres, Daniel Hillion aborde plusieurs questions essentielles : comment et jusqu’où devons-nous agir ? Quelle est la place de ce « devoir » dans la spiritualité chrétienne ? Sommes-nous tous appelés à la même action ? Quel est le rôle de l’Église locale au regard de cette vocation ?

Pour demeurer dans une spiritualité inspirée du message de l’Évangile, il nous invite à un juste retour aux fondamentaux de la Réforme en général et du message de la justification par la foi en particulier. C’est ce qui orientera notre action auprès des personnes pauvres et marginalisées à la lumière du message réitéré de la grâce, pour vivre une vie libérée, aimante et féconde.

Cet article est la transcription de son intervention lors d’une rencontre du DMU (Département de Missiologie Urbaine).

Il m’a été demandé de présenter un plaidoyer pour la présence et l’action de l’Église envers ceux qui vivent en marge de la société et envers les pauvres, et d’inciter les chrétiens à davantage de compassion. Ce qui est attendu de moi, si j’ai bien compris, c’est un apport théologique en même temps qu’une démarche engagée, peut-être même interpellatrice.

L’appel à la radicalité

Il se trouve justement que plusieurs voix se sont élevées ces dernières années pour faire entendre un appel vigoureux en faveur d’un engagement plus radical de la part des chrétiens et des Églises à une vie de disciple caractérisée par l’amour du prochain, la compassion et la recherche de la justice au sein de la société. Le ton de leur message pourrait être caractérisé par celui d’une « interpellation prophétique », en référence au message des prophètes de l’Ancien Testament qui dénonçaient les injustices sociales des Royaumes d’Israël et de Juda, appelaient à se soucier des pauvres et, pour reprendre les termes d’Ésaïe 58, à ne pas se détourner de celui qui est notre propre chair. Si nous voulons entraîner les chrétiens et les Églises à être présents et à agir aux marges de la société, peut-être devrions-nous regarder dans cette direction ?

Pour caractériser cet appel à la radicalité, j’introduirai mon propos par une citation de Ron Sider :

« Nous avons besoin de repenser notre théologie. Nous avons besoin de nous demander : « Sommes-nous vraiment bibliques ? » La grâce à bon marché est vraiment au cœur du problème. La grâce à bon marché est ce qui se produit lorsque nous réduisons l’Évangile à n’être que le pardon des péchés ; lorsque nous limitons le salut à une assurance incendie contre l’enfer ; lorsque, à tort, nous regardons les personnes comme n’étant que des âmes ; lorsque nous saisissons au mieux la moitié de ce que la Bible dit à propos du péché ; lorsque nous adoptons l’individualisme, le matérialisme et le relativisme de notre culture actuelle. Nous manquons aussi d’une compréhension et d’une pratique bibliques de l’Église((« The Evangelical Scandal », interview de Ron Sider par Stan Guthrie in Christianity Today, avril 2005 (vol. 49, n°3). Sauf indication contraire, je suis responsable des traductions des textes écrits en anglais.)). »

Sans prétendre être exhaustif, je voudrais souligner cinq pensées qui reviennent de façon récurrente dans le courant de pensée que je cherche à décrire. La plupart d’entre elles apparaissent dans la citation de Ron Sider.

Premier trait caractéristique de cet appel à la radicalité : la volonté de prendre davantage au sérieux les exigences bibliques et, en particulier, les paroles de Jésus. Sommes-nous vraiment bibliques ?

Jésus voulait « vraiment dire ce qu’il disait », ne se lasse pas de répéter Shane Claiborne((Shane Claiborne, The Irresistible Revolution, living as an ordinary radical, Grand Rapids, Zondervan, 2006, 367 p. Citations traduites par mes soins. Cité Claiborne dans la suite. Le livre a aussi été traduit en français mais je n’ai pas eu accès à cette version.
Sur ce point, cf., par exemple, p. 72, 88, 102-103)) qui a écrit un livre appelant à vivre comme des « simples radicaux ». Il se moque de ceux qu’il appelle des « fondamentalistes sélectifs((Claiborne, p. 77.)) » qui ont tendance à lire la Bible littéralement, sauf quand Jésus parle de vendre ce que nous possédons et de le donner en aumône : à ce moment-là, on fait de l’exégèse et on contextualise ! Francis Chan, de son côté, fait s’équivaloir « prendre les mots de la Bible littéralement » et « prendre les paroles de Jésus au sérieux((Francis Chan (avec Danae Yankoski), Crazy Love, Bouleversé par un Dieu irrésistible, trad. James Montille, Marpent, BLF Europe (en coédition avec JPC France), 2011 (original anglais : 2008), 176 p.))  ». Il affirme :

« Il est rare que les paroles de Jésus soient prises au pied de la lettre et avec tout leur sérieux. On considère qu’une telle démarche serait plutôt l’apanage des « radicaux », des gens qui seraient « déséquilibrés », qui iraient « trop loin ». Nous voulons, en majorité, une vie équilibrée que nous pouvons maîtriser, sans risques ni souffrance((Chan, p. 58.)). »

Prendre ainsi Jésus et ses paroles au sérieux devrait nous amener à sortir de notre « zone de confort((Cf. Richard Stearns, The Hole in our Gospel, Nashville, Thomas Nelson, 2009, 2010, 336 p. Citations traduites par mes soins. Cité Stearns dans la suite. Ici, p. 90 concernant l’exemple de Moïse qui, dans Exode 3-4, ne voulait pas quitter sa zone de confort.)) », à nous rendre proches des pauvres et des personnes marginalisées. Quand Jésus a dit que nous avons toujours les pauvres avec nous, cela signifie donc que l’Église doit toujours vivre au milieu des pauvres((Claiborne, p. 160.)) – sinon, on ne pourrait pas dire que nous les avons avec nous ! D’ailleurs, ajoute Claiborne en citant Tony Compolo, Jésus n’a jamais dit aux pauvres de trouver l’Église, mais il a dit à ceux qui sont dans l’Église d’aller trouver les pauvres((Claiborne, p. 112.)).

La seconde caractéristique de cet appel à la radicalité serait la reprise de l’alternative proposée par Dietrich Bonhoeffer entre la grâce qui coûte et la grâce à bon marché((Claiborne, p. 105.)). Sider indique que la grâce à bon marché est « tout juste au cœur du problème ». Accepter l’Évangile, ce n’est pas seulement souscrire à une assurance tout risque contre l’enfer qui nous permettrait de continuer à vivre, par ailleurs, exactement comme la société qui nous entoure((Claiborne, p. 117 : les chrétiens vivent à peu près de la même manière que les autres.)). Il y a là un sujet de préoccupation pour plusieurs : nous qui sommes chrétiens, vivons-nous vraiment d’une manière qui se démarque des normes de notre société ?

La grâce qui coûte est une grâce qui nous transforme et nous entraîne à la suite de Jésus, quel que soit le prix à payer. Claiborne affirme que le Christ n’a pas été crucifié parce qu’il a aidé les pauvres, mais parce qu’il les a rejoints((Claiborne, p. 144.)), qu’il s’est identifié à eux. Pour utiliser les termes d’un document plus consensuel comme l’est la Déclaration de Lausanne, « [l]e salut dont nous nous réclamons devrait nous transformer totalement dans notre façon d’assumer nos responsabilités personnelles et sociales. La foi sans les œuvres est morte » (§ 5) et encore : « … une Église qui prêche la Croix, doit porter elle-même la marque de la Croix » (§ 6).

La troisième caractéristique de cet appel à la radicalité consiste à avoir une vision « holistique » des dimensions d’une vie de disciples. Celle-ci s’étend à tous les domaines de notre vie et non pas simplement à notre relation avec Dieu ou à notre morale personnelle. Richard Stearns, le président américain de l’ONG World Vision, termine son livre intitulé Le trou dans notre Évangile, en demandant :

Quel évangile avez-vous adopté ? :

•    Un évangile révolutionnaire qui est vraiment une bonne nouvelle pour un monde brisé ? ou…
•    Un évangile diminué – avec un trou dedans – qui a été réduit à une transaction personnelle avec Dieu, avec peu de pouvoir pour changer quoi que ce soit en dehors de votre propre cœur((Cf. Stearns, p. 279.)) ?

Ce n’est pas seulement notre cœur, nous dit-on, ou notre vie privée qui doivent être transformés : nous sommes régulièrement appelés à éradiquer la pauvreté, à changer le monde, à nous engager dans une véritable révolution – non violente bien sûr((Cf. Stearns, p. 20.)). Jésus était révolutionnaire et radical((Cf. Stearns, p. 230.)), et ce à quoi il appelle n’est « rien de moins qu’une répudiation du statu quo, bien au-delà du fait d’accomplir quelques œuvres bonnes((Cf. Stearns, p. 85.)) ».

La quatrième caractéristique de cet appel à la radicalité aurait à voir avec l’idée d’« incarner » l’Évangile, de ne pas seulement le dire, mais aussi de le faire((Cf. Stearns, p. 186.)) et de l’être((Cf. Stearns, p. 245.)), individuellement bien sûr, mais surtout en tant que communauté, en tant qu’Église. Nous sommes le corps du Christ, ses mains, ses pieds((Cf. Claiborne, p. 65.)). À certains moments, il semble presque que Dieu « n’ait pas d’autre moyen d’action » que nous pour toucher le monde.

Shane Claiborne raconte avoir fait un travail de sociologie pour lequel il a interrogé des chrétiens : 80 % d’entre eux pensaient que Jésus passait du temps avec les pauvres. 2 % d’entre eux passaient du temps avec les pauvres((Cf. Claiborne, p. 113.)). Si nous sommes le corps du Christ ne devrions-nous pas aller là où le Christ allait, aux marges de la société ?

La dernière caractéristique de cet appel à la radicalité que je voudrais souligner serait sa critique de l’Église. Les auteurs que j’ai mentionnés me paraissent viser de manière particulièrement forte le mouvement évangélique américain, mais, avec diverses nuances, le mouvement évangélique occidental dans son ensemble pourrait se sentir concerné.

Francis Chan affirme :

« Nous savons tous que quelque chose ne colle pas.
Au départ, je pensais être le seul concerné. Jusqu’au jour où, devant vingt mille étudiants chrétiens, j’ai posé cette question : « Combien d’entre vous, après avoir lu le Nouveau Testament, se sont demandés si, dans l’Église, nous ne sommes pas passés à côté de quelque chose ? » Presque toutes les mains se sont levées, et j’étais brusquement rassuré. Au moins, je n’étais pas...

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Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#102 - 4ème trimestre 2016

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