Témoignage multiple – mission intégrale en quatre mandats

Relation avec le monde
Dans quel but et pour accomplir quelles tâches les disciples de Jésus sont-ils envoyés dans le monde ? C’est ainsi que nous pouvons reformuler la question « Qu’est-ce que la mission ? ». En effet, le mot mission a deux significations : être envoyé et un mandat à remplir. Ayant passé en revue, dans un numéro précédent des CEP, trois approches pour répondre à cette question, Evert Van de Poll reprend ici la dernière qui consiste à élargir le spectre à plusieurs tâches missionnaires. On parle alors de mission holistique ou intégrale qui consiste en plusieurs éléments. C’est un schéma de quatre mandats missionnaires qui sera présenté.

Comment appréhender l’intégralité des mandats missionnaires ? Certains diront qu’il s’agit là de « la mission » au singulier qui se décline en plusieurs « missions ». D’autres préciseront que notre mission s’inscrit dans la mission de Dieu d’établir son règne dans tous les domaines de sa création. D’autres encore parleront d’évangélisation en paroles et en actes. Sans nier l’utilité d’une telle terminologie, nous allons proposer la notion biblique de « témoin/témoignage » pour englober tout ce que nous sommes envoyés vivre, dire et faire dans le monde. Chaque mandat missionnaire invite à être des témoins d’une certaine manière.

Les évangiles et les grandes lignes missionnaires de la Bible

Puisque c’est Jésus qui a envoyé ses disciples dans le monde, notre démarche est de nous concentrer sur les Évangiles pour la simple raison qu’ils contiennent les paroles de Jésus lui-même, adressées aux premiers apôtres. À ce titre, les Évangiles constituent la référence principale pour comprendre notre mission.

Le grand commandement, le nouveau commandement de l’amour fraternel à l’exemple de Jésus, l’appel à le suivre pour être « lumière du monde », le mandat d’évangéliser les nations et les instructions par rapport à la manière d’être témoins de la Bonne Nouvelle du Christ, tout est là.

Bien évidemment, les évangiles ne sont pas à lire de façon isolée. D’une part, toute l’œuvre de Jésus est enracinée dans l’histoire d’Israël et les paroles de Dieu dans l’Ancien Testament. D’autre part, les apôtres ont été désignés pour expliquer les actes et les paroles de Jésus, et poser ainsi le fondement de la doctrine, de la morale, de la spiritualité et de la mission chrétiennes. Dont acte dans le reste du Nouveau Testament.

Par conséquent, les évangiles sont à lire à la lumière de toutes les Écritures – avant et après. C’est justement ce que la missiologie des dernières décennies s’est employée à faire. Elle met en exergue les grandes lignes missionnaires qui traversent toute la Bible, de la Genèse jusqu’à l’Apocalypse. Elle souligne également le caractère missionnaire de chacun de ses écrits. Le livre de Chris Wright, La mission de Dieu, en est un exemple parmi tant d’autres.

À travers la Bible se dessinent les séquences suivantes :

  • La mission de l’homme (mandat créationnel ou « culturel »)
  • La mission d’Israël
  • La mission de Jésus
  • La mission de l’Église
  • La mission du peuple de Dieu dans la création renouvelée.

Il serait intéressant de montrer à quel point ces missions sont en continuité, les unes avec les autres. Dans les limites de ce chapitre qui porte sur la mission de l’Église, nous ne pouvons élaborer une vue d’ensemble. Quelques remarques sont pourtant utiles, pour mettre les mandats donnés aux disciples dans un contexte biblique plus large.

Mission de l’homme – la toile de fond

Le point de départ de la mission se trouve au tout début de la Parole révélée. Créé à l’image de Dieu, l’homme est investi d’une mission que l’on appelle le mandat créationnel ou « culturel((Culture vient du verbe colore, traduction latine du verbe hébreu avad dans Genèse 2.15 qui veut dire « travailler », « labourer », « servir ». D’où l’idée de « cultiver » la terre, et de la « culture » dans un sens plus large, à savoir la résultante de l’activité humaine dans un groupe quelconque.)) ». Présentée en deux temps, dans le premier et le second récit de la création (Gn 1.26-2.7 et 2.8-15), cette mission révèle le projet initial de Dieu pour l’humanité.

En règle générale, on se concentre sur un seul aspect: l’homme est appelé à régner sur les autres domaines de la nature, à travailler et à sauvegarder la terre. Et puis, on l’actualise dans le cadre des enjeux écologiques d’aujourd’hui.

Comme nous l’avons fait remarquer dans le premier article, certains missiologues considèrent que le mandat culturel est la base biblique, théologique, pour la responsabilité sociale et l’action écologique. Ils le mettent en parallèle avec le mandat missionnaire d’évangéliser les nations.

Mais le mandat ne se limite pas à l’intendance de la création. La mission de l’homme revêt plusieurs aspects, que nous résumons dans les quatre éléments suivants :

1) Vivre à la hauteur de l’image de Dieu

Curieusement, le texte se répète : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu » (Gn 1.27). Pourquoi ? Selon l’interprétation rabbinique, que nous prenons à notre compte, il y a là un indicatif et un impératif. Ayant été créés à l’image de Dieu, nous avons aussi la responsabilité de penser et d’agir de la sorte. La Bible du Semeur exprime bien ce double sens en rendant ce verset sous forme d’une paraphrase : « Dieu créa les hommes pour qu’ils soient son image. » On pourrait aussi dire : « …pour qu’ils vivent à la hauteur de son image ».

Le récit de la Genèse montre que l’imago dei est propre à l’homme, ce qui le distingue des autres êtres vivants créés par Dieu. C’est quoi, au juste, l’image de Dieu en l’homme ? Les traditions juive et chrétienne, ont avancé plusieurs réponses. La raison, la conscience de soi, la communication verbale, l’esprit qui communique avec Dieu, la créativité, et surtout la moralité – l’action de l’homme n’est pas seulement déterminée par les besoins relatifs à son existence physique (vie, nourriture, procréation), mais l’homme est également capable d’agir en fonction des valeurs morales qui reflètent le caractère moral de Dieu : amour, justice, bonté, miséricorde, etc.

Toutes ces réponses se valent, elles ne s’excluent pas les unes les autres. Elles montrent bien que l’image de Dieu en l’homme n’est pas seulement une donne mais aussi un défi à relever, quelque chose de dynamique qui se réalise dans l’action et dans le vécu. L’homme a donc une mission à accomplir : penser et agir conformément aux valeurs morales de son créateur.

2) Développer la société

L’ordre donné aux hommes de « se multiplier » et de « remplir la terre » implique beaucoup de choses : se marier, fonder des familles, éduquer des enfants, transmettre des connaissances et des valeurs, pourvoir aux besoins des uns et des autres, développer des structures sociales permettant de travailler et de vivre ensemble, construire des habitations et des infrastructures, prendre soin des autres, notamment les faibles, développer ses talents au service d’autrui. Travailler pour le bien commun.

Étant créé à l’image de Dieu, l’homme doit donc faire en sorte que la terre soit remplie du reflet de cette image de Dieu.

3) Régner sur la nature

Le terme employé dans Genèse 1.27 est fort : dominer, assujettir, régner. Mais il est à comprendre dans le contexte. Dans ce domaine nous avons également vocation à agir à l’image de Dieu. Le verset 15 exprime un équilibre important entre avad et sjamar : travailler et sauvegarder la terre, labourer et veiller, en exploiter les potentialités tout en respectant ce que Dieu a créé.

4) Entretenir la relation avec Dieu

Le quatrième élément du mandat créationnel stipule que l’homme ne vivra pas de son travail ni du fruit de son travail seulement, et qu’en définitive sa vie et son action dépendent de l’œuvre de Dieu. Shabbat veut dire « marquer une pause ». Sanctifier le septième jour signifie que l’homme doit savoir s’arrêter et prendre du temps pour s’orienter sur le travail accompli par Dieu. Se reposer veut aussi dire lâcher prise, contempler la beauté donnée, se nourrir spirituellement de la Parole de Dieu, entretenir une relation avec lui.

Après la chute de l’homme, et après le déluge, le mandat créationnel est renouvelé dans l’alliance avec Noé (Gn 9).

En même temps, Dieu met en œuvre son dessein de sauver l’humanité, et l’homme en particulier. « La terre ne sera plus jamais engloutie par les eaux ». Commence alors l’histoire du salut, en passant par Abraham, le peuple d’Israël, Jésus le Fils de Dieu et l’Église, dans la perspective du rétablissement de toutes choses, la création renouvelée, la cité céleste descendue sur la terre.

Faisant partie intégrante du préambule de l’histoire du salut dans Genèse 1-9, la mission de l’homme est en quelque sorte la toile de fond de la mission d’Israël, celle de Jésus et celle de l’Église. Quand on regarde ces trois missions de plus près, on voit que chacune d’entre elles reprend les éléments de base du projet initial de Dieu pour l’humanité.

Peuple témoin – témoins du Christ

Israël

Du fait que les peuples se mettent à adorer des divinités, représentées par des éléments de la création, la relation avec Dieu est rompue et les peuples perdent les repères de son projet initial pour l’humanité. Par conséquent, la mission de l’homme d’être témoin de Dieu est mise en échec. Le plan de salut commence par la création d’un peuple issu d’Abraham, Isaac son fils promis, et Jacob qui sera appelé Israël. « Toutes les familles seront bénies avec (en) ta descendance » (Gn 12.2). Cette promesse donnée à Abraham montre bien que le peuple d’Israël existe en quelque sorte pour les autres. C’est à ce peuple qu’il révèle son nom, sa puissance de sauver, et ses paroles, afin que toutes les nations en prennent connaissance.

La Torah concrétise les différents aspects du mandat créationnel. Toute la loi morale se résume dans la maxime : « Vous serez saints car l’Éternel votre Dieu est Saint » (Lév 19.2). Autrement dit, reflétez le caractère moral de Dieu dans tous les domaines de votre vie, vivez à son image.

Cette vocation est d’une portée universelle. Au travers d’un peuple particulier sur une terre particulière, Dieu veut montrer ses intentions pour toutes les sociétés dans le monde entier. Au travers de ce peuple, Dieu invite les nations à reconnaître qu’il est le Dieu unique, et à avoir foi en lui, l’unique Seigneur et Sauveur : « C’est vous qui êtes mes témoins » (És 43.9).

Les Israélites, plus tard on parlera des Juifs, sont un peuple témoin, dans un deuxième sens encore, car ils sont porteurs d’un message à destination universelle. Tout au long de leur histoire, ils ont vécu des interventions puissantes et merveilleuses de leur Dieu. Ils en rendent témoignage, non seulement dans le culte lorsqu’ils commémorent l’exode et d’autres moments de délivrance, mais aussi auprès des autres nations.

« Chantez à l’Éternel, bénissez son nom. Annoncez de jour en jour la bonne nouvelle de son salut. Racontez parmi les nations sa gloire, parmi tous les peuples ses merveilles !
Dites parmi les nations : « L’Éternel règne. Aussi le monde est ferme, il ne chancelle pas. (L’Éternel) juge les peuples avec droiture » » (Ps 96).

En missiologie, on dit souvent que la mission d’Israël était centripète – inviter les autres peuples à venir le rejoindre dans le service de Dieu – et pas centrifuge – aller dans le monde pour répandre la Parole de Dieu. Mais cela se discute. L’exemple de Jonas semble montrer que certains étaient appelés à annoncer la Parole de Dieu auprès des nations.

Les prophètes d’Israël adressent des messages aux peuples voisins et ils annoncent des promesses qui mettent en perspective le salut que Dieu va réaliser pour le monde entier.

Comme chaque lecteur de la Bible le sait, le peuple n’a répondu à cet appel que partiellement et dans une certaine mesure seulement, mais cela n’invalide pas la mission qui était (est ?) la sienne.

Le témoin fidèle et exemplaire

La notion du peuple témoin et de son témoignage va réapparaître dans le Nouveau Testament. Notamment dans les écrits de...

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Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#102 - 4ème trimestre 2016

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