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Il existe en Bourgogne un village où les foules fêtaient Dionysos et d’autres divinités. Après la christianisation, elles célébrèrent un saint patron qui devait protéger le vignoble. Finalement, suite au traitement de la vigne, les villageois ne sont plus venues : le sulfatage avait remplacé le pèlerinage.
On pensait que la connaissance scientifique rendait irréversible ce mouvement de désenchantement de l’univers. Et voici que le monde de l’invisible revient en force jusque dans les Églises, de diverses manières, et en particulier par la référence aux possessions démoniaques.
J’envisage ma réflexion à ce sujet, non en tant que spécialiste de la question, mais en tant que psychiatre, chrétien de surcroît. J’insisterai à ce titre sur deux priorités qui incitent à la vigilance : la nécessité du diagnostic et l’attention portée à la personne en souffrance.
Le diagnostic d’abord
Compte tenu des limites de ma compétence, je laisse au théologien le soin d’établir le diagnostic positif, c’est-à-dire l’ensemble des signes en rapport avec une possession démoniaque effective. Je me contenterai donc de la démarche complémentaire et nécessaire, à savoir du diagnostic différentiel, de l’ensemble des considérations à exclure avant d’affirmer une telle possession.
A. Le délire
Il est peu fréquent. Je m’y attarde toutefois car il importe de le déceler, tant son incidence peut être grave sur l’équilibre de la personne et sur sa socialisation. Et il n’est pas toujours facile de le distinguer de la foi et plus généralement de la croyance.
La conviction délirante est particulière par son côté absolu : le délirant sait et perçoit, puis il pense en conséquence ; il ne doute pas à partir de son vécu initial. La foi qui n’apprécie guère le doute n’est pas délire pour autant car elle accepte la confrontation à la raison et à la réalité. Pour paraphraser le verset bien connu d’Hébreux 11.1, je dirais que le délire est une ferme assurance des choses « immédiates » (verset : « qu’on espère »), une démonstration de celles qu’on « perçoit » (verset : « ne voit pas »). Son expression peut sembler orthodoxe mais les prémisses sont étranges : l’épée de la parole de Dieu (Hébreux 4.12) littéralement ressentie dans sa pénétration entre âme et esprit, la tentation spirituelle avec la voix d’un démon blotti au creux de l’oreille… Il peut être difficile d’apprécier la conviction de possession chez autrui, comme me l’a confié un jour une chrétienne au sujet d’un patient schizophrène. Elle avait conclu après mûre réflexion à un « démon de folie », je l’ai félicitée pour son discernement.
C’est pourquoi il est édifiant de s’attarder sur… la démarche psychologique fondamentale, à savoir rechercher les processus sous-jacents aux idées exprimées. Les délires de possession correspondent à une effraction du moi, la limite de la conscience du moi entre le dedans et le dehors devient floue, les pensées et les sensations sont perçues comme venant aussi de l’extérieur. On décrit ainsi, par exemple, le syndrome d’influence avec les pensées imposées, les hallucinations auditives, les ressentis corporels exogènes, la volonté téléguidée. Confronté à des troubles aussi déstructurants, le patient cherche désespérément un sens qui, pour certains chrétiens, sera l’invasion par un démon.
On délire en général sur ce qu’on a de plus intime et les idées de persécution sont fréquentes. C’est pourquoi le patient s’extériorise avec réticence jusqu’à taire l’indicible et à se replier sur lui-même. Le soignant devra donc s’appuyer sur d’autres indices que la parole : l’angoisse ressentie de part et d’autre, la bizarrerie du comportement,...
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