Le pasteur et ses déserts

L'accompagnement et l'écoute

Des temps de désert spirituel et psychologique peuvent rendre la tâche du pasteur difficile. Quelques sources en sont repérées, en s’appuyant sur la vie de Charles Spurgeon comme exemple parlant, et plusieurs moyens sont développés pour nous aider à les traverser.

Cet article a été écrit d’après les notes d’une intervention lors d’une session de l’École pastorale. L’essentiel de son style oral a été conservé.

Offert à une vocation exigeante, le pasteur risque de perdre sa santé émotionnelle, physique et spirituelle s’il ne cultive pas certains équilibres. Dans le même temps, le ministère pastoral connaîtra immanquablement des saisons plus difficiles que d’autres, des crises et des périodes de désert. Comment les prévenir (quand cela est possible), les vivre et en sortir d’une manière grandie ? Et comment prendre soin de soi pour mieux prendre soin des autres ?

Typologie des déserts

Si vous lisez Lamentations 3.1-20, vous vous rendrez rapidement compte que ce n’est pas avec ce genre de texte que vous allez vouloir réconforter un paroissien lors d’une visite pastorale. Nous préférons lire directement à partir du verset 21.

Pourtant, les textes de complaintes n’ont-ils pas aussi parfois leur place ? Car ils décrivent les souffrances intérieures et les états d’âme par lesquels le peuple de Dieu peut passer.
Comment traversons-nous ces moments qui nous abattent et qui nous amènent à confesser malgré nous : « Je ne sais plus comment prier », voire « Je n’arrive plus à prier. Gémir, oui, mais prier, cela m’est impossible. »

Bien des personnes savent ce qu’est perdre l’envie, le courage et la joie, et en arriver à devenir l’une des pires versions d’eux-mêmes. Pouvons-nous réellement prétendre que nous sommes immunisés, grâce à notre travail de pasteur, contre les nuits sombres de l’âme ?

S’enliser dans un épisode dépressif peut ressembler à un liquide noir et visqueux qui s’introduit dans notre constitution intérieure et qui submerge nos émotions et notre esprit jusque dans les bas-fonds de notre être. L’angoisse devient comme un lierre qui s’enroule autour de notre âme pour étouffer son élan. Ligotés, paralysés, nous ne savons plus quoi faire, ni vers qui nous tourner.

Dans cet article, nous nous penchons donc sur un aspect douloureux, complexe, parfois mystérieux de notre humanité et de notre vie ici sur terre. C’est un sujet qui peut faire peur. Ne préférons-nous pas parler de ce qui va bien dans nos vies et dans nos ministères, plutôt que de parler de nos déserts ?

Pourtant, en parler permet de voir combien nos expériences désertiques peuvent être les endroits par excellence où Dieu a des choses à nous dire pour nourrir notre âme et notre foi, et pour nous faire grandir. David Powlison affirme que « c’est souvent à travers les marais de la désolation que s’écoule la rivière de la vie((Zack ESWINE, Charles Spurgeon et la dépression, Montélimar, Éditions CLC France, 2016, p.6.)) ». En effet, Dieu nous rencontre dans notre faiblesse, comme il l’a fait avec Jacob qui lutte avec l’ange et qui finit par être plus fragile qu’avant. Touché à la hanche et désormais boiteux à vie, humilié, mais élevé, il apprend la dépendance de Dieu.

De quels types de déserts parlons-nous ? Et quelles peuvent en être les sources ? Présenter une liste complète et exhaustive n’est pas notre but. Mais il peut être utile de mentionner quelques éléments de notre existence dont nous pouvons faire l’expérience et que la vie ne nous épargne pas, même si l’on est pasteur((Si le fait d’être médecin ne protège pas contre la maladie, le fait d’être pasteur ne protège pas non plus contre tous problèmes possibles et imaginables que notre existence peut nous infliger.)) !

1. Le désert de la fonction pastorale

« Mon fils, si tu aspires à servir le Seigneur, prépare ton âme à l’épreuve. » Ainsi commence le deuxième chapitre du livre du Siracide((Œuvre deutérocanonique connue aussi sous l’appellation d’Ecclésiastique. La citation est de la Traduction Œcuménique de la Bible, Paris, Les Éditions du Cerf, 1977.)).

Parmi les facteurs qui peuvent rendre la fonction pastorale éprouvante, ces deux-ci :

  1. Le pasteur endosse une fonction d’autorité qui devient vite la cible des critiques et des flatteries. Les deux peuvent le mettre en difficulté.
    Francis Chan affirme : « Dès qu’un leader commet une erreur, même insignifiante ou innocente, nous sommes prompts à le critiquer pour passer immédiatement à autre chose. Le pardon est une denrée rare, presque inexistante à l’égard des pasteurs. Méprisant tout le respect que nous leur devons, nous utilisons le plus dur des langages pour fulminer contre le leadership((Francis CHAN, Lettres à l’Église, Marpent, BLF Éditions, 2019, p.28.)). »
  2. Le berger essaie d’être tout à tous et attentif aux besoins du troupeau, mais il se retrouve finalement assez seul à porter le poids de la fonction et de tout ce qu’elle représente comme attentes et défis face à la complexité des situations humaines auxquelles il est confronté dans son travail d’accompagnement pastoral. Cette solitude du rôle est renforcée par le fait que la fonction est trop peu comprise. Les pasteurs, que font-ils réellement ? Lourde charge pour eux ; mystère opaque pour les brebis !

En général, nous assumons ce désert de la fonction pastorale, même s’il peut nous surprendre par moments, voire nous mettre en difficulté, nous déshumaniser et nous épuiser.

2. Le désert de la pression des résultats visibles

Ce désert, lié au précédent, est le désert de notre impuissance. Comment définissons-nous le succès dans le ministère ? Albert Einstein aurait dit : « Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément((https://qqcitations.com/citation/161540, consulté le 13/07/2023.)). »

Selon comment nous voyons la chose, et selon les objectifs que nous nous fixons et que nous nous efforçons d’atteindre, moyens à l’appui, et selon la pression que nous nous mettons, nous pouvons nous trouver dans le désert de l’impuissance, de l’échec, de la déception et de la désillusion, embourbés dans des impasses et des frustrations.

Avouons qu’il n’est pas facile de déployer son énergie pour tel ou tel projet en y croyant fermement et avec enthousiasme tout en tenant sa réalisation dans une main ouverte, plutôt que dans une main qui serre bien fort le projet pour que rien ni personne ne vienne nous l’arracher ou l’empêcher de se réaliser ! Et il n’est pas facile de poursuivre un objectif ou une vision avec conviction, tout en laissant à celui avec qui nous collaborons, c’est-à-dire Dieu lui-même((1 Co 3.9.)), toute la place qui lui revient, en sachant que sa manière de faire n’est pas toujours la nôtre, et que sa vision du temps n’est pas la nôtre non plus. En fin de compte, cela veut dire que nous nous efforçons de réaliser des projets dont la réussite ne dépend pas uniquement de nous. Loin de là ! Ainsi, cela doit nous amener à sagement accepter que nous ne contrôlons pas le résultat.

Devons-nous lâcher nos projets pour autant ? Bien sûr que non ! Mais nous devons renoncer à nos efforts de toute-puissance, en nous détachant de cette culture, voire de cette dictature, du résultat et de l’urgence, pour entrer dans une vraie collaboration d’interdépendance où nous savons et nous acceptons que l’un sème, l’autre arrose, mais que c’est Dieu qui fait croître((1 Co 3.6.)).

Reconnaissons que notre santé mentale est souvent fragilisée par notre culture de la performance, du résultat et de l’urgence. C’est un ennemi à combattre. Les serviteurs que Dieu félicite ne sont pas toujours ceux qui voient fructifier leurs efforts. Le prophète Jérémie passera sa vie à avertir le peuple, mais le résultat souhaité ne sera pas au rendez-vous. Son ministère n’est pourtant jamais décrit comme un échec, sauf par lui-même((Jr 20.14-18.)).

Encore plus qu’autrefois, gardons-nous de la pression de prouver notre valeur, de justifier notre salaire, ou de satisfaire notre besoin de reconnaissance, par nos performances et par nos résultats. C’est un piège qui peut nous mener dans un autre désert, celui de l’épuisement.

3. Le désert de l’épuisement

L’épuisement professionnel guette le serviteur et cherche à le plonger dans un trou noir qu’il n’a pas vu venir et qui sera comme un désert dont le sable restera longtemps dans les rouages de sa vie et de son ministère.
L’épuisement peut s’installer pour une multitude de raisons :

  • Un cahier des charges irréaliste, ambigu ou inexistant, entraînant un décalage important entre le travail prescrit et le travail réel, rendant difficile le travail vécu((Voir Sabine BATAILLE, Se reconstruire après un burnout – Les chemins de la résilience professionnelle, Paris, InterÉditions, 2019)) ;
  • Un ensemble d’attentes qui sont impossibles à satisfaire – soit les nôtres vis-à-vis de nous-mêmes et de notre ministère, soit celles des autres vis-à-vis de nous.
  • Des objectifs qui, pour être atteints, exigent un dévouement à l’excès qui met en péril notre santé physique et mentale. « L’humanité consiste dans le fait qu’aucun homme n’est sacrifié à un objectif((https://qqcitations.com/citation/173169, consulté le 13/07/2023.)). » (Albert Schweitzer)
  • La culpabilité et la fatigue liées à tout ce que nous n’arrivons pas à faire, mais que nous pensons que nous devrions faire. « Ce qui me fatigue ce n’est pas le travail que je fais, mais celui que je n’arrive pas à faire. » (un pasteur)
  • Une accumulation de situations et de relations conflictuelles qui détournent, absorbent et sapent notre énergie.
  • Une quantité d’engagements et de projets qui finissent par nous éparpiller et nous éloigner des principaux axes de notre vocation.
  • Le sous-fonctionnement de la communauté qui entraîne le sur-fonctionnement du pasteur((La passivité des uns entraîne parfois la suractivité des autres. Lorsque la communauté sous-fonctionne, la chose la plus facile pour le pasteur sera de compenser par le sur-fonctionnement. L’ouvrage de Jeanne FARMER, Le ministère pastoral : Approche systémique de la gestion de l’Église, Paris, Éditions Empreinte, 2006, développe bien ce point, notamment le chapitre 4.)).
  • Une méconnaissance de soi et de son profil, avec ses forces et ses faiblesses, qui nous amène à dire « oui » à un tas de sollicitations et d’opportunités, alors que nous ferions mieux de dire « non » afin de rester centré sur les œuvres que Dieu nous demande réellement de faire. (Encore faut-il bien les discerner !)
  • Notre tendance à vouloir prouver notre valeur par nos performances.

Notons également deux mythes à propos du burn-out :

  1. « Ceux qui font un burn-out sont des personnes faibles et fragiles qui ne sont pas faites pour le ministère parce qu’elles ne tiennent pas le coup((Un pasteur m’a affirmé que dans son mouvement d’Églises, la croyance est répandue que si tu ne tiens pas le coup, c’est que tu n’es pas appelé au ministère. Autrement dit, si tu survis à la pression, c’est que tu es appelé !)). » En réalité, ceux qui font un burn-out sont souvent doués, dévoués, entiers, excessivement consacrés, ils donnent sans compter, mais ils ne tiennent pas compte de leurs limites et de leurs besoins de renouvellement.
  2. « Ceux qui s’épuisent font un travail qu’ils n’aiment pas avec des gens qu’ils n’aiment pas. » Cela est parfois vrai, mais cela peut cacher une autre réalité : une personne peut s’épuiser en faisant ce qui la passionne avec des gens qu’elle aime, sauf qu’elle ne sait pas poser des limites à son activité pour y mettre les contours nécessaires afin de se préserver du surmenage.

Un désert peut en cacher un autre, ou peut en entraîner un autre, car la conséquence de notre sur-fonctionnement dans le ministère va se manifester par des déséquilibres dans plusieurs domaines, dont notre santé physique et émotionnelle, vu que le sur-fonctionnement entraîne la négligence d’une hygiène de vie nécessaire à notre équilibre. Cela aura aussi des conséquences sur notre vie de famille. C’est le désert des relations distendues et de la révolte contre l’Église ou contre Dieu, au sein même de la famille du pasteur :

« En servant le Seigneur, en nous engageant à fond pour lui dans l’accueil, l’hospitalité, l’écoute et les activités d’Église, nous avons négligé notre vie de couple et nos enfants, et nous sommes maintenant en crise… » (un missionnaire qui a fini par se retrouver dans le désert du divorce).

« Je suis dégoûtée du ministère. J’ai le sentiment que mon mari m’a trahie et m’a abandonnée. Mon mari est infidèle, car il entretient une liaison avec une maîtresse. Elle s’appelle Église. » (une épouse de pasteur)

« Je suis fatiguée d’être reléguée au second plan. Mon mari est adultère. C’est un adultère spiritualisé qu’il commet avec sa paroisse, et tous l’approuvent parce que chacun admire son dévouement. Mais nos enfants se plaignent parce que l’Église leur a volé leur papa, Dieu leur a volé...

Cet article est réservé à nos abonnés

Commandez votre exemplaire ou abonnez-vous pour poursuivre votre lecture !

Article précédent

L’Église n’est (décidément) pas une entreprise…

Réservé abonnés
Article suivant

La toute-puissance humaine : une belle imposture !

Lecture libre

Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#128 - Juillet 2023

Voir le magazine

À lire dans L'accompagnement et l'écoute