Jalons bibliques et théologiques pour l’accompagnement pastoral de la délivrance

L'accompagnement et l'écoute

Ce texte, transcription d’une intervention de l’auteur à l’École pastorale de Massy en avril 2025 sur la pastorale de la délivrance, nous livre les fondements bibliques et théologiques de l’accompagnement pastoral de la délivrance, en soulignant le regain d’intérêt pour le paranormal dans les sociétés occidentales. Appuyé sur une exégèse attentive du Nouveau Testament et quelques détours utiles par l’histoire de l’Église, l’auteur montre que la délivrance s’inscrit dans le cadre plus large du combat spirituel face au monde, à la chair et au diable. Il souligne la nécessité du discernement spirituel pour bien cerner l’origine des difficultés, la nature (formes et degrés) des forces à l’œuvre, en vue d’un accompagnement libérateur et de croissance pour les croyants.

 Introduction

Dans les sociétés occidentales, caractérisées par le rationalisme technologique et la sécularisation, nous assistons à un réenchantement du monde. L’intérêt pour le paranormal, le surnaturel et toutes sortes de spiritualités va croissant. Ils sont de plus en plus nombreux à se laisser enchanter par cette « autre » dimension du cosmos dans lequel nous vivons.

Nous en constatons les conséquences lorsque nous rencontrons des personnes dans un cadre d’évangélisation, ou bien dans le suivi pastoral et la cure d’âme, et qu’elles nous parlent de leurs expériences dans le domaine du paranormal et du « spirituel » dans le sens du non-rationnel. « De plus en plus souvent nous les entendons parler d’une emprise sur eux, d’une perte de contrôle de soi, de pensées compulsives, écrit le théologien et accompagnateur pastoral Mart-Jan Paul. Les phénomènes liés aux mauvais esprits tels qu’ils sont décrits dans le Nouveau Testament, semblent réapparaître((Mart-Jan PAUL, sous dir., Geestelijke strijd, Zoetermeer, NL, Uitgeverij Boekencentrum , 2002, Introduction.)). »

En effet, chez les personnes qui s’approchent de la foi chrétienne et celles qui se préparent au baptême, il n’est pas rare de trouver des « séquelles d’occultisme », c’est-à-dire des expériences troublantes et des changements de comportement chez des personnes ayant été au contact des forces des ténèbres. Ces phénomènes peuvent également se manifester chez des personnes devenues chrétiennes et faisant partie d’une Église. L’accompagnement pastoral de délivrance a pour objectif d’aider et de délivrer ceux qui sont sous de telles influences maléfiques.

Dans ce qui suit, nous allons poser des jalons bibliques et théologiques pour cette pastorale, en revisitant les données dans le Nouveau Testament concernant les pratiques de guérison et d’exorcisme dans le ministère de Jésus et des apôtres, et en réfléchissant sur leur portée théologique. Ici et là, nous ferons un détour dans l’histoire de l’Église pour montrer la continuité de cette pratique au cours des siècles qui ont suivi la période apostolique.

1. Un élément parmi d’autres du combat spirituel

Le premier jalon est de placer la lutte contre les attaques du diable et ses démons dans le contexte plus large du combat spirituel. Dans ce combat, nous n’avons pas seulement affaire aux forces des ténèbres. Il est nécessaire de comprendre ce contexte plus large. Ceci n’en est qu’un élément parmi d’autres. Autrement dit, tout ce qui entrave la vie spirituelle du croyant n’est pas à ranger dans la catégorie des forces diaboliques. Nous avons besoin d’un discernement spirituel, pour bien reconnaître la source du mal qui se manifeste.

Le monde, la chair et le diable – les trois ennemis de l’âme

Les apôtres dans le Nouveau Testament insistent beaucoup sur « le bon combat », la résistance contre les forces et les ennemis, ce qui s’oppose à notre foi et à la volonté de Dieu dans notre vie. Traditionnellement, la théologie chrétienne résume l’enseignement biblique en disant que nous devons lutter sur trois fronts : le monde, la chair et le diable((Voir par exemple : Ep 2.1-3 ; 6.10-16 ; Jc 4.1-7 ; 1 P 4.1-4 ; 5.8-9 ; 1 Jn 2.12-17.)). Ce résumé est classique, on le trouve chez les théologiens de tous les courants du christianisme, depuis le Moyen-Âge jusqu’à nos jours. Par exemple Kenneth Boa, auteur évangélique d’un livre très instructif sur la spiritualité et la formation de disciple, intitulé Façonnés à son image, dans lequel il écrit :

« En tant que disciples du Christ, nous sommes engagés dans une bataille cosmique, que nous en ayons conscience ou non. L’Écriture enseigne et illustre la dynamique de cette guerre sur trois fronts : contre le monde, contre la chair et contre le diable. Le monde et les démons sont extérieurs au chrétien, mais ils appâtent la chair et lui fournissent les occasions de pécher. La guerre spirituelle est la stratégie biblique pour lutter efficacement contre ces trois adversaires qui chacun empêchent notre croissance spirituelle((Kenneth BOA, Façonnés à son image, Pontault-Combault, Éditions Farel, 2005, pp.313-314.)) »

Dans les Écritures, ces trois ennemis sont le plus souvent mentionnés séparément, mais quelquefois ils apparaissent comme un ensemble, une triade de forces qui se renforcent réciproquement. Lors de la tentation de Jésus-Christ dans le désert, il fut confronté à la triple tentation du monde (tenter Dieu en se jetant du haut du pinacle), de la chair (transformer les pierres en pain) et du diable (adorer Satan).

Et dans l’épître aux Éphésiens l’apôtre Paul leur dit :

« Vous marchiez autrefois selon le cours de ce monde, à la suite du prince de la puissance de l’air, de l’esprit qui agit maintenant dans les fils de la désobéissance, parmi lesquels nous avons tous vécu autrefois dans les passions de notre chair. » (Ep 2.2-3a).

Dans la théologie chrétienne, ces trois forces d’opposition, le monde, la chair et le diable, ont été désignés comme des « ennemis implacables de l’âme ». Plusieurs auteurs affirment que le monde signifie l’indifférence ou bien l’opposition aux commandements de Dieu et à son dessein de salut ; que la chair représente nos inclinations corrompues et nos passions désordonnées en tant qu’êtres humains soumis aux conséquences du péché ; et que le diable est l’ennemi de Dieu et de tous ceux qui lui appartiennent, un ange déchu, le « père du mensonge », le prince des forces démoniaques des ténèbres.

2. Face aux forces diaboliques – discerner les formes et les degrés

Ayant conscience du fait que nous avons fort à faire sur trois fronts, dans trois domaines de tentation, nous allons nous intéresser plus particulièrement à l’un de ces fronts, où les croyants sont face aux forces diaboliques du mal. C’est le deuxième jalon à poser.
Le Nouveau Testament en parle à plusieurs reprises. Pour ne citer que deux passages :

« Résistez au diable, et il vous fuira. Approchez-vous de Dieu, et il s’approchera de vous. » (Jc 4.7-8).

« Opposez-vous au diable qui rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer. » (1 P 5.9-10).

Cela pose la question : de quelle manière le diable et ses démons exercent-ils une influence sur les hommes en général, et les croyants en particulier ? Écoutons encore Kenneth Boa. Ses remarques sont tout à fait pertinentes :

« Le Nouveau Testament nous exhorte à prendre conscience que nous sommes engagés dans une guerre, à connaître les stratégies de l’adversaire et à savoir comment combattre. Depuis peu, les chrétiens ont redécouvert la nécessité d’être offensifs dans ce combat spirituel ; c’est surtout vrai parmi les chrétiens qui prônent une spiritualité remplie de l’Esprit. Il faut cependant reconnaître qu’il existe beaucoup de passivité dans ce domaine. Trop nombreux sont les croyants sceptiques ou naïfs quant à la réalité de l’activité satanique et démoniaque dans la vie des enfants de Dieu((Ibid, p.328.)). »

Encore faut-il que les fidèles soient bien instruits, afin qu’ils ne soient pas « ignorants des ruses du diable ».

Dérive du « tout vient du diable »

Il faut pourtant veiller à ne pas aller à l’extrême, en voyant des mauvais esprits partout, dans toutes les circonstances qui contrarient les fidèles. Dans les milieux évangéliques et charismatiques, il existe une tendance à démoniser les problèmes personnels et à diaboliser les pensées de ce monde. Certains sont littéralement obsédés par l’influence des forces des ténèbres. D’autres ont une crainte démesurée, excessive, pour l’œuvre de Satan, estimant que l’on ne peut pas grand-chose contre lui.

Cela me fait penser à l’anecdote imaginaire d’un prédicateur qui voulait, par là, faire la part des choses : « Un jour, je suis arrivé trop tard à un séminaire dans notre église. En m’approchant de l’entrée je vis quelqu’un juste devant, un peu à l’écart, en pleurs. « Qui êtes-vous, et pourquoi êtes-vous si triste ? » demandai-je. Réponse : « Ah, monsieur, je suis sorti de la salle. Vous savez, je suis le diable. Mais les gens là-dedans, ils m’accusent de tout et de n’importe quoi ! »

Le péché, c’est nous, pas le diable

Toute cette insistance sur Satan et les démons tend à nous détourner d’une autre menace bien réelle, notre propre péché. Or, il existe une théorie selon laquelle certains démons sont à l’origine de certains péchés. Il existerait des démons pour chaque péché imaginable ; un démon de l’alcool, un démon du tabac, etc. Non seulement chacun de ces démons doit être exorcisé, mais il existe des procédures nécessaires pour les empêcher de revenir quotidiennement.

Sur ce même registre, certains ministres de délivrance affirment que l’on peut reconnaître le départ d’un démon d’une âme humaine par un signe manifeste lié au point d’attache particulier. J’ai écouté des conférences de ministres de la délivrance dans lesquelles ils enseignent les signes de départ du démon. Un soupir, par exemple, indique le départ du démon du tabac. Comme le démon du tabac entre par l’inhalation de la fumée, il sort par une expiration audible. De même, le vomissement peut être le signe du départ du démon de l’alcool.

Avec le regretté théologien américain Robert Charles Sproul, nous pouvons dire que ce type d’enseignement est un « non-sens absolu ».

Nulle part dans les Saintes Écritures on ne trouve la moindre allusion à ce genre de diagnostic démoniaque. Ces enseignements franchissent la ligne de démarcation qui mène à la sphère de la magie et causent de graves dommages aux croyants qui sont dupés par eux. Malheureusement, trop se préoccuper de Satan et des démons signifie que nous portons moins notre attention sur le Christ((Robert Charles SPROUL (1939-2017), « Are we too concerned with demons ? », un article publié sur le site du Ligonier, l’œuvre d’enseignement qu’il a créée : https://learn.ligonier.org/articles/are-we-too-concerned-demons, consulté le 29.09.2025.)).

Oui, le diable existe. Il y a de vrais démons. Mais il y a aussi la réalité du péché. Nous pouvons dire que nous sommes tentés, incités ou séduits par Satan, et que cet adversaire peut être notre complice dans notre péché permanent, mais nous ne pouvons...

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