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Perspectives historiques
Il me semble important de présenter brièvement ce qu’était la coexistence islamo-chrétienne à l’époque médiévale autour des 9ème et 10ème siècles.
À l’époque où Bagdad était le centre de la civilisation islamique, elle hébergeait les intellectuels tant musulmans que chrétiens et juifs, penseurs dans des domaines comme la philosophie, les sciences ou encore la théologie. Tous œuvraient dans un vaste projet de recherche et de traduction en langue arabe de l’ensemble du corpus littéraire connu des Grecs et des Syriaques. C’était une époque où la direction de l’école de philosophie à Bagdad passait d’un chrétien, Yohanna ibn Haylan, à un musulman, al -Farabi, et puis de nouveau à un autre chrétien, Yahya ibn Adi, originaire d’une famille de Tikrit en Iraq. Cet exemple, et bien d’autres, témoignent des liens intellectuels qui existaient entre chrétiens et musulmans à l’époque. C’est grâce à ces travaux scientifiques des grands philosophes musulmans comme Al -Farabi et Ibn Sina (Avicenne), que les œuvres de C. Galien et C. Ptolémée sont devenues plus tard accessibles aux penseurs européens.
Le deuxième exemple qui me vient à l’esprit se déroule au Moyen-âge, sous l’Espagne musulmane, à une époque où des savants chrétiens, juifs et musulmans ont excellé dans le savoir scientifique : mathématiques, médecine, physique, astronomie et géographie. Il existait différents départements pour chaque discipline scientifique, littéraire, religieuse, ou de sciences humaines.
De grands travaux de traduction et de recherche ont été menés à Tolède. Le grand philosophe islamique Ibn Rushd (connu sous le nom d’Averroès), a pu traduire et commenter les œuvres d’Aristote laissant sa marque sur la pensée du grand Thomas d’Aquin.
À la même époque, à Cordoue (toujours sous influence musulmane), c’est le penseur juif Moïse Maïmonide (1135-1204) qui fut l’un des plus influents du Moyen Age. D’autres grands travaux de traduction ont aussi été conduits par des grands érudits chrétiens qui se sont attelés à traduire en latin (la langue de l’Église d’Occident) les œuvres arabes afin qu’elles soient accessibles aux penseurs occidentaux. Cet âge d’or islamique a, pendant plusieurs siècles, permis le développement du savoir en Europe. Il fut également un excellent exemple de tolérance et de cohabitation pacifique entre juifs, chrétiens et musulmans. L’appartenance religieuse ne représentait alors aucunement un obstacle à cette cohabitation et à ces efforts de recherche scientifique. Jack Goody, historien et anthropologue britannique illustre ainsi l’enrichissement réciproque : « c’est peut-être l’exemple musulman qui a précédé la création de la première université européenne de Bologne où on enseignait le droit, comme cela fut à l’École Madras de Byzance »((http://www.orient-mediterranee.com/spip.php?article1519)).
L’Inquisition espagnole instaurée en 1478, va provoquer l’expulsion des juifs et des musulmans d’Espagne et va mettre fin à ce monde intellectuel florissant.
Contrairement à ce que certains pensent, l’Europe n’a jamais été une réalité géographique fermée sur elle-même. Invoquer la Grèce antique comme la source de la civilisation européenne est discutable, notamment parce que les Grecs ont beaucoup emprunté à d’autres civilisations. Dans la mythologie grecque, « Europa », est fille du roi de Tyr, un royaume qui se trouve sur la côte du Liban moderne.
Il est aussi important de rappeler que les grandes villes islamiques du monde médiéval étaient non seulement Damas, Le Caire ou Bagdad, mais aussi, selon les périodes de l’histoire, Cordoue, Grenade, Palerme, voire Athènes, Tirana, Budapest ou Kiev.
Il y a certainement beaucoup d’ignorance chez les occidentaux concernant la contribution de la civilisation arabo-musulmane à l’Europe dite chrétienne, y compris dans l’alimentation et l’agriculture. L’Europe a été en réalité imprégnée par de nombreux travaux réalisés par des penseurs musulmans. Dante degli Alighieri, le poète, écrivain et homme politique italien du 14ème siècle, a connu de nombreuses traductions latines de textes arabes. Sa structure allégorique de La Divine Comédie, avec le triple voyage de l’âme Vita Nova, tire son origine de l’œuvre du plus grand mystique Soufi* espagnol, Ibn ‘Arabî sous le titre de « Désir et élévation »((Guido Bellatti Ceccoli, « Présences et influences islamiques dans l’œuvre de Dante Alighieri », http://www.persocite.com/pmm/dante.htm)).
Même nombre de nos plats « européens » sont importés du Moyen-Orient arabo-musulman ! La pizza (qui fait la fierté des italiens) : son origine remonte en fait à 3.000 ans, venant d’anciens pains plats préparés sur des pierres brûlantes de l’Égypte ancienne. Et ce fut seulement après la découverte de la levure par les Égyptiens que les pains plats à base de levain ont été consommés. Plus tard, elle sera présentée sous forme de pains plats assaisonnés avec des herbes et consommés pour célébrer l’anniversaire des pharaons. La première pizza « moderne » ne date que de 1780 et a été faite à Naples par Pietro Colicchio.
Ce sont les musulmans qui ont introduit la culture du riz et du safran en Sicile et en Espagne, ce qui a permis par la suite la réalisation de la paëlla. De même le Café (Kahwa) qui a été introduit en Europe depuis l’Éthiopie par les Turcs, dont le sultan Mehmet II, le conquérant ottoman de Vienne en 1453, que l’artiste italien Bellini a peint.
Ce survol historique qui témoigne de relations islamo-judéo-chrétiennes remarquables, tant sur les plans historique et scientifique que religieux, doit nous interpeller aujourd’hui :
–> Quels liens, nous, musulmans et chrétiens, avons-nous conservés aujourd’hui ?
–> Quel regard, chrétiens et musulmans, nous qui nous côtoyons, portons-nous les uns sur les autres ?
Perspectives contemporaines
L’islam : une religion qui englobe tous les domaines de la société
L’islam vit, depuis près d’un siècle, une situation inédite. En effet, depuis sa naissance il y a 14 siècles, il y a toujours eu un calife*, un successeur de Mohamed, comme autorité suprême au sein de la communauté musulmane. Mais en 1924, sous Mustapha Kamel surnommé Atatürk, ce poste a été aboli. Depuis lors, personne n’a osé rétablir la fonction califale. Ainsi, l’islam se trouve actuellement dans une situation quasi anormale car il n’a plus de successeur de Mohamed pour diriger la Umma* comme il devrait y en avoir un et comme il en avait toujours été ainsi jusqu’à 1924.
Toutefois, malgré l’absence du successeur légitime et reconnu, un principe important demeure : dans l’islam, religion et politique sont inséparables. Plusieurs données viennent conforter ce postulat de base et servir de leitmotiv...